Le sport féminin construit son dynamisme en particulier grâce aux communautés numériques qui se sont fédérées sur les réseaux sociaux. Parallèlement aux championnes, les créateurs de contenus comptent parmi les principaux moteurs de ce dynamisme. Ils permettent à la fois un accès privilégié au contenu sportif féminin tout en invitant à le comprendre à travers des prismes différents. Pour illustrer l’effervescence autour du contenu digital sportif féminin, et après un premier épisode consacré majoritairement au football, SPORTPOWHER© a interrogé les créateurs et créatrices Lucien Ruiz (Trash Rugby), Camille Schoux et Alexeï Paire (Haute Cadence) et Noé Delaunay (Taille 6). Spécialistes des univers du rugby, du tennis et du basket, ils décrivent leur perception de leur rôle dans un écosystème en pleine croissance.
Comment votre activité de création de contenu autour du sport féminin est-elle née et comment définiriez-vous votre positionnement aujourd’hui ?
Lucien Ruiz (Trash Rugby) : J’ai lancé mon média il y a un an et demi, car j’avais envie de parler de rugby dans son ensemble. Je parlais déjà de rugby féminin à cette époque. Tout est né avec la soirée des Étoiles du Rugby Féminin. J’y ai fait des rencontres formidables : des joueuses, des arbitres, des entraîneuses, des entraîneuses joueuses… J’ai réellement découvert de l’intérieur le monde du rugby féminin et ses histoires spécifiques, certaines difficultés dont je n’avais pas connaissance. Je voulais réellement montrer ce qu’était le rugby féminin, ce qu’on ne voyait pas forcément, et mettre de la lumière dessus. C’est cela qui a créé mon envie de m’y intéresser personnellement pour le diffuser ensuite au plus grand nombre.
Aujourd’hui, le rugby féminin dans mes stats représente 65 % de mon contenu. J’essaie vraiment de toucher à tous les rugbys, masculin, à XIII, rugby-fauteuil mais je revendique le fait que le rugby féminin soit une grosse partie de mon contenu et ça me dérange aucunement qu’on me considère comme un créateur de contenu autour du rugby féminin, et j’en suis très fier aujourd’hui.
Camille Schoux (Haute Cadence) : Nous suivons énormément le tennis féminin. C’est ma famille qui m’a fait intéresser au tennis, et logiquement par le prisme du tennis masculin. Le tennis masculin, c’était vraiment le tennis de base, le tennis par défaut. Quand quelqu’un parle de tennis, il cite Djokovic, Federer, Nadal et c’est tout. Les femmes ne rentrent pas assez souvent dans la discussion. J’ai commencé à m’y intéresser lorsque Mladenovic et Garcia ont remporté Roland-Garros en double ensemble pour la première fois (2016). À partir de ce moment-là, quelque chose s’est déclenché. Et comme il n’existait aucune communauté et aucun compte qui parlait exclusivement de WTA sur les réseaux, j’ai eu envie avant tout de combler un manque. Alexeï et moi sommes passionnés, des spécialistes. Nous nous sommes donnés l’ambition de faire fructifier toutes les connaissances qu’on emmagasinait et qu’on ne regarde pas passivement les matchs.
Ce qu’on a voulu faire avec le compte, c’est être pédagogue sur les parcours des joueuses, avec les présentations des joueuses au travers de cartes, pour mettre des visages sur des noms, de personnifier les joueuses au-delà de leur ranking WTA. Nous faisons le choix aussi de raconter des histoires parce que certaines joueuses ont eu des parcours de vie très compliqués. Enfin, nous publions sur toutes les joueuses, toutes les nationalités, pas seulement les françaises.
Noé Delaunay (Taille 6) : Je suis fan de basket depuis que je suis tout petit, plutôt sur du basket masculin car j’ai grandi à Dijon où il y avait une équipe masculine. Je suivais les équipes de France féminines sans suivre le championnat féminin. C’est pendant mes études que je me suis retrouvé à aller voir des matchs à l’ASVEL féminin, car les places étaient à 5€. Au début, parce que je suis tombé sur une affiche qui disait place à cinq euros et que je voulais aller voir Marine Johannes qui jouait à Bourges à l’époque. Ce qui m’avait frappé c’était le manque d’ambiance. Nous nous sommes donc proposés de former un groupe de supporters, principalement des étudiants, 25 personnes pour le match suivant, en Coupe d’Europe. Les filles gagnent en marquant plus de cent points. On a pris beaucoup de plaisir, on s’est dit qu’on allait revenir. Ça a duré deux ans et c’est de là que je me suis laissé emporter dans le basket féminin, à suivre les filles de l’ASVEL, à découvrir d’autres joueuses.
L’autre élément déclencheur, c’est un stage. Dans ma recherche, je contacte un youtubeur, Valentin, Hoopsidia sur les réseaux sociaux. Il m’a fait confiance et appris à tenir une caméra, à monter des vidéos. De fil en aiguille, j’ai voulu produire mon propre contenu, mais avec l’ambition de faire quelque chose d’original. J’ai choisi de médiatiser d’abord les joueuses professionnelles et les clubs, là où il y avait un manque de médiatisation. Je voulais prendre le haut de la pyramide et que la lumière puisse partir d’elles, pour créer des rôles modèles auprès des jeunes générations de joueuses.

Lucien Ruiz (Trash Rugby) pour la finale du champîonnat AXA Élite 1 – Crédit image : Instagram @trashrugby
Que pensez-vous apporter de différent par rapport aux médias traditionnels et quel est le rôle selon vous d’un créateur de contenu dans le sport féminin ?
Lucien : Je pense qu’aujourd’hui, la communication du rugby féminin doit passer par des créateurs de contenu. Parce qu’aujourd’hui, les grandes chaînes ont un portefeuille de droits trop élevé et ne peuvent pas mettre toutes leurs billes sur le rugby féminin. Le rugby féminin a une place encore trop peu naturelle dans le paysage sportif. C’est notre rôle de mettre le rugby féminin à une place importante de la création de contenu pour que les gens normalisent de voir du rugby féminin à la télé et des femmes sur un terrain de rugby.
Camille et Alexeï : Notre rôle est de permettre une couverture complète du tennis féminin. Les médias qui possèdent les droits du tennis, ou même spécifiquement de la WTA développent une offre qui est très minimaliste. Les créateurs de contenus sont beaucoup plus dans la transmission.
Noé : Développer de la proximité entre les joueuses et le public. C’est-à-dire que la proximité que j’ai m’amène à pouvoir parler de certains sujets avec des championnes qu’aucun journaliste ne peut traiter. Les gens aiment, veulent découvrir les joueuses. C’est ce qui nous intéresse, de savoir qui elles sont en dehors du terrain. Je ne me revendique pas comme journaliste. J’ai créé un média par passion qui nous permet de valoriser le basket féminin à notre façon.
Est-ce que les clubs ou les tournois vous sollicitent pour créer du contenu ?
Lucien : Quand on a commencé le travail avec l’AXA Élite 1, notre collaboration ne prévoyait pas d’immersion directe avec les clubs. Le premier inside a été réalisé à Blagnac, club historique du rugby féminin. Ce sont des opportunités qui sont nées de contacts personnels. Grâce à l’excellent retour perçu par les vidéos dans le milieu du rugby féminin, les clubs commencent à s’adresser à moi. Bordeaux par exemple m’a contacté pour être leur speaker pendant un match. Et l’inside Toulon, avec qui l’on a clôturé la saison pour ce premier tour des clubs, a été une demande directe du club. Donc on voit que pour démarrer, c’était moi qui sollicitais, puis le rapport s’est inversé.
Camille et Alexeï : Aujourd’hui non, mais sur des tournois français, lorsqu’on bénéficie des accréditations, comme à Saint-Malo ou au Trophée Clarins, nous sommes très bien reçus par les joueuses. Dans nos questions, elles ressentent qu’on les connaît, qu’on s’intéresse à elles. On a quelques interactions avec Chloé Paquet ou Kristina Mladenovic hors tournoi. Donc non, nous ne sommes pas sollicités directement.
On attribue souvent aux canaux digitaux du sport féminin une audience plus jeune et plus féminine. Comment se structure votre audience et y a-t-il des segments identifiables ?
Lucien : Sur la chaîne, les abonnés sont à 55 % d’hommes et 45 % de femmes. C’est un ratio qui est quand même pas mal équilibré par rapport à d’autres créateurs de contenu, et je suis très content qu’il y ait 55 % d’hommes qui puissent voir du rugby féminin.
Aujourd’hui, mes vidéos sur le rugby féminin ne sont pas celles qui génèrent le plus de vues ou d’abonnés. Mais je prends autant de plaisir à faire des vidéos sur le rugby féminin que sur les autres compétitions.
Alexeï : Parmi nos abonnés, on compte deux tiers d’hommes. La plupart des gens qui consomment le sport de manière générale, ce sont des hommes donc cela vient se refléter directement dans nos statistiques. Au niveau des tranches d’âge, il y a 38 % de 25-34 ans, 30 % de 18-24. 82 % de notre audience a entre 18 et 44 ans.
Quant aux engagements, il y a deux tiers de nos likes qui proviennent de France et un tiers qui sont dirigés par les exclusivités que l’on est en mesure de donner pendant les tournois, comme par exemple le forfait de Madison Keys en finale du Trophée Clarins. 8% d’Américains, pour qui les joueuses sont des stars. Il y a les Philippines, avec l’éclosion d’Eala, et l’Ukraine, avec la communauté de supporters de Marta Kostyuk. C’est très internationalisé, car sur les tournois français, comme Rouen, Clarins ou Saint-Malo, nous sommes les premiers à transmettre les informations sur X.
Noé : Sur Taille 6, la répartition est de 55% femmes et 45% d’hommes. Quant à la tranche d’âge, globalement, cela se situe sur le segment 18-35. Le public du basket féminin en France est un public qui se rajeunit de plus en plus. Notre propre “jeunesse” en tant que média facilite l’adhésion des jeunes à notre contenu
Mais sur mon compte personnel, j’ai plus d’hommes que de femmes. Pour moi, c’est un avantage d’être un garçon pour pouvoir parler des sujets de sport féminin. Cela m’a servi pour aller toucher, éduquer une cible masculine. La sensibilisation est perçue différemment si ce sont des créatrices de contenu qui l’opèrent.
Au-delà de la segmentation, ce que je retiens c’est l’engagement de nos audiences. C’est une communauté qui est très qualifiée et très engagée. Cela s’est ressenti sur le voyage que l’on organise en août prochain pour 40 abonnés. Les réservations ont été remplies très vite, malgré le budget que cela représente, l’aspect logistique de pouvoir ou non poser des congés… Et cela prouve l’aspect qualitatif de nos audiences, et ça nous motive à proposer de nouvelles opérations.
Avez-vous des retours d’abonnés vous indiquant qu’ils ont découvert ou consommé du sport féminin grâce à vous et vos contenus ?
Lucien : Oui, je suis fier de le dire. Beaucoup de personnes, de mon entourage mais aussi parmi les abonnés, m’envoient des messages pour me faire part de leurs a priori sur le rugby féminin, qu’ils ne pensaient pas apprécier. Et quand ils sont en contact avec le contenu, ils parviennent à se prendre au jeu, aller voir un match au stade. Je prends l’exemple de ma mère ou de mon meilleur ami qui ne regardaient pas trop le rugby féminin et qui aujourd’hui m’en parlent naturellement : “Tu as vu, Morgane Bourgeois a mis cette pénalité”… Eux qui avant ne savaient même pas qui est Morgane Bourgeois. Donc moi, je suis très content de pouvoir ouvrir les yeux à ma modeste échelle à des personnes en faveur du rugby féminin. J’en suis très fier aujourd’hui, c’est une de mes plus grandes fiertés de ma chaîne.
Camille et Alexeï : Des abonnés sont allés au tournoi de Clarins grâce à nous. Ils ont pris connaissance de son existence sur nos publications. Ce qui est sûr, c’est que les gens découvrent surtout des joueuses grâce à nous. Ce n’est pas tant le tennis féminin que les gens découvrent grâce à nous, mais des joueuses. On parle des jeunes joueuses, des outsiders, on raconte leurs histoires. Et notre concept de carte, où chaque joueuse du top 120 possède sa propre carte avec son nom, sa nationalité, son âge, son état de forme, c’est-à-dire ses résultats précédents. Grâce à nous, les joueuses ne sont pas que des noms mais des parcours, des histoires qu’on peut décrire.
Noé : Oui, beaucoup. Notamment des hommes qui ne connaissaient pas. Bien que j’en reçoive moins maintenant, à la création de Taille 6, je recevais beaucoup de messages qui disaient : “Je ne connaissais pas du tout le basket féminin, mais tu m’as donné envie de m’y intéresser.” Pour moi, c’était une petite victoire parce qu’aujourd’hui le travail à mener sur l’intérêt au sport féminin, il est aussi dirigé vers les hommes. Sur TikTok, nous allons aller plus loin et prendre le positionnement de parler de la culture du basket féminin. La stratégie est de pouvoir attirer les gens vers le basket féminin à travers des histoires qui dépassent le parquet et les performances, le résultat.
Et beaucoup de gens sont allés voir des matchs grâce à Taille 6. Pour l’anecdote, quand on faisait l’émission sur Twitch, j’ai le souvenir de deux personnes qui étaient à Lyon et qui sont intervenues pendant l’émission et qui ont fini par échanger en direct ensemble. L’un était à Lyon mais n’était jamais allé voir de match de l’ASVEL Féminin, et l’autre qui avait une place à offrir Ils y sont allés et ils se sont connectés comme ça. Dans les salles de basket féminin, on croise toujours des gens qui nous suivent. C’est très gratifiant car c’est une petite communauté, c’est un petit monde et les gens sont très contents d’avoir du contenu à suivre.
Avez-vous aujourd’hui, grâce à votre activité, des liens avec les marques ?
Lucien : Je pense qu’aujourd’hui, les marques sont encore un peu réticentes à investir dans le rugby féminin, donc de là à investir sur les créateurs de contenus liés au rugby féminin, il reste plusieurs étapes. Je suis ouvert pour travailler avec des marques, mais je n’ai pas lancé Trash Rugby pour gagner de l’argent, ni pour profiter du rugby féminin. J’ai au contraire envie de faire progresser le rugby féminin et de me faire progresser personnellement en tant qu’homme. Parce que je pense que ce que j’ai vécu, les rencontres que j’ai faites, m’ont fait énormément avancer en tant qu’humain. Il faudrait donc trouver le bon partenaire mais la réalité je crois pour les marques, c’est que le rugby féminin n’apparaît pas comme étant rentable.
Alexeï et Camille : Non, nous n’en avons pas. Nous ne percevons aucune source de revenus à travers le compte. L’objectif en soi serait plutôt de pouvoir faire des collaborations avec des tournois comme Rouen, Saint-Malo, pour proposer du contenu de plus en plus qualitatif.
Noé : 2026, normalement, sera la première année où Taille 6 va générer de l’argent. Notre croissance en termes d’abonnés reste récente car avant avril, on comptait 7 000, 8 000 abonnés. Aujourd’hui les contenus sont vraiment plus visibles et nous avons entamé quelques partenariats ponctuels avec des marques. C’est amené à croître car on a des marques sensibles au sport féminin qui y trouve un intérêt. Notre élément de valeur principal, c’est notre proximité avec les joueuses et une marque, en activant Taille 6, peut avoir accès aux joueuses et être visible sur un contenu qui conserve une grande authenticité, loin des tonalités sponsoring classiques.
Nous sommes en train de nous positionner comme une référence quant à notre complicité avec les joueuses. Ce que je veux pouvoir créer, c’est quelque chose de puissant capable de collaborer aussi avec les clubs, les fédérations et des marques. Ceci afin de créer des choses en bonne intelligence pour développer le basket féminin, car cela reste le sujet principal.
Selon vous, y a-t-il une façon de produire du contenu spécifique au sport féminin, par rapport à ce qu’on voit du sport masculin sur les réseaux ?
Lucien : Aujourd’hui, les joueuses que j’ai rencontrées sont des personnes très courageuses, qui ont une histoire à raconter et chacune propose sa propre histoire. Dans le rugby féminin, il faut proposer du naturel, de l’authenticité et du quotidien. Il faut montrer qui est la femme avant la joueuse sur le terrain.
Noé : Je ne pense pas que je change ma façon de faire quand je travaille avec des garçons ou avec des femmes. C’est plus spécifique à ce qu’est le basket féminin. On n’y aborde pas les mêmes sujets. Il faut surtout porter beaucoup d’attention à mettre en valeur les joueuses dans tout. Dans le processus de préparation des interviews, dans l’approche et la confiance que l’on construit avec elles.
Portés par une attention croissante pour le sport féminin et les histoires qui le traversent, les créateurs de contenus rassemblent et animent des communautés grandissantes. Les clubs, les joueuses, et les institutions n’hésitent d’ailleurs plus à passer par eux pour offrir à leurs fans une complicité différente, marquée par l’authenticité. Une proximité qui commence peu à peu à intéresser les marques, qui voient en les créateurs des plateformes d’expression plus engageantes auprès des communautés de supporters, un public cible particulièrement valorisé pour ses habitudes et sa démographie.


