Début mars 2026, l’EHF, la Fédération européenne de handball et le EHF Women’s Handball Board ont publié la « Women’s Handball Roadmap 2029 » pour la croissance et le développement du handball féminin. Ce plan sur 4 ans et articulé autour de 5 piliers vise à développer la visibilité, la durabilité du modèle économique du handball professionnel, ainsi que les conditions de travail des joueuses et un meilleur équilibre entre les sexes dans la gouvernance et les institutions. Pour présenter clairement cette feuille de route stratégique développée pour le handball féminin, SPORTPOWHER© a interviewé Martin Hausleitner, le secrétaire général de l’EHF, ainsi qu’Anna Lamprecht, coordinatrice pour le handball féminin, la durabilité et le Master Plan, et Simona Margetic, responsable du contenu éditorial et responsable du projet Her Playground.
Dans le plan « Women’s Handball Roadmap 2029 », vous mettez l’accent sur l’ambition de « faire grandir le handball féminin et le faire passer au niveau supérieur ». Il y a notamment un accent mis sur le développement de la visibilité du handball féminin. Quels sont, selon vous, les principaux leviers pour accroître la visibilité ?
Martin Hausleitner : En coopération avec les clubs et les équipes nationales, nous souhaitons créer des plateformes de visibilité. Par exemple, l’EHF Champions League pour les clubs et l’EHF EURO pour les sélections nationales sont des plateformes très attractives qui bénéficient d’une couverture télévisuelle importante. La Fédération européenne de handball (EHF) commercialise les droits de diffusion de ces compétitions, et la valeur commerciale ainsi créée est partagée avec les équipes nationales et les clubs participants. C’est le premier levier de création de valeur. Cependant, ce n’est pas la seule source de revenus pour les clubs ou les fédérations. Les revenus de la billetterie et du sponsoring sont les autres leviers économiques. À travers les compétitions qu’elle organise, l’EHF contribue ainsi aux revenus des clubs et des fédérations grâce aux droits TV, et contribue en plus à leur visibilité pour aider à attirer des spectateurs et des sponsors. Cependant, il est important de rappeler que nous ne sommes pas les seuls garants des ressources économiques des clubs. Et ces dernières saisons, nous avons constaté plusieurs résultats négatifs dans des clubs qui n’ont pas réussi à mobiliser d’autres opportunités que les droits télévisés. C’est un signal fort et un message qui doit être envoyé aux managers et aux décideurs.
Dans la feuille de route, le rôle de la formation des dirigeants est précisément mis en avant, avec la pérennisation du diplôme de European Handball Manager. Sensibiliser et former les dirigeants à l’écosystème du handball féminin est-il un axe fort de la feuille de route 2029 ?
Martin Hausleitner : Nous avons développé plusieurs mesures pour former les managers sportifs. En effet, la première d’entre elles est ce diplôme co-administré avec l’Université allemande du sport de Cologne. Dans le cadre de notre engagement à développer la parité hommes-femmes dans la gouvernance du handball, nous encourageons les femmes managers à s’inscrire à ce cursus co-financé directement par le Women‘s Handball Board. Le deuxième outil à notre disposition pour la formation des managers consiste en des ateliers organisés avec tous les clubs au début de chaque saison. Nous y partageons les meilleures pratiques sur les revenus de billetterie et d’autres ressources. Brest Bretagne Handball en est un exemple très pertinent, compte tenu de la stratégie menée avec les propres partenaires du club, la billetterie, les hospitalités et la restauration. Nous travaillons également à développer les connaissances et la sensibilisation concernant les stratégies de promotion des clubs, les stratégies tarifaires et toutes les initiatives supplémentaires que chaque club pourrait souhaiter développer. Nous partageons également ce travail de sensibilisation avec les ligues. Par conséquent, nous avons récemment créé un Women’s Leagues Board où toutes les ligues nationales se réunissent et travaillent sur des normes communes. Nos sujets d’étude sont divers, allant de la manière de construire un contrat TV, de diffuser des matchs en continu (streaming), à la manière de gérer les contrats de sponsoring… Définir des standards pour la présentation des matchs au sein d’une ligue nationale est, par exemple, un sujet crucial, car cela crée le cadre commun pour mettre en valeur les partenaires. Comme vous pouvez le constater, la formation des managers masculins et féminins est un sujet exigeant et passionnant.

Martin HAUSLEITNER (EHF secretary general), Women’s Handball Conference, Women’s EHF EURO 2024, Austria, Hungary, Switzerland, 11.12.2024, Mandatory Credit © Jure Erzen / kolektiff
La feuille de route 2029 place une couverture plus équitable des matchs de handball féminin au cœur de ses objectifs. Quelle est votre stratégie vis-à-vis des diffuseurs ?
Martin Hausleitner : Notre source principale pour la visibilité du handball féminin réside dans les partenaires de diffusion avec lesquels nous travaillons. Pour les compétitions de clubs, nous travaillons avec des chaînes à abonnement telles que BeIN ou Eurosport en France, ce qui peut être perçu comme une barrière pour atteindre les fans, mais les chaînes de télévision publiques ne peuvent pas répondre à toutes les demandes. La deuxième option consiste à renforcer notre plateforme OTT, EHFTV, si l’on constate l’absence de partenariat avec un diffuseur externe. La seule priorité est que les matchs de l’EHF Women’s Champions League et de l’EHF European League soient diffusés et visibles pour les fans. Concernant les compétitions d’équipes nationales, l’EHF EURO en particulier, nous avons garanti dans nos contrats que les matchs soient disponibles sur les chaînes de télévision publiques. L’EHF EURO féminin est une occasion idéale d’accroître la visibilité et de toucher plus de marchés. C’est pourquoi en 2024, nous avons porté le nombre de fédérations participantes à 24, représentant 8 nations supplémentaires. Cela a marqué une étape importante car nous avons pu toucher de nouveaux marchés comme la Turquie et également le Portugal. La visibilité acquise grâce à la portée de la télévision portugaise auprès du public a bénéficié au développement de la pratique du handball féminin et a permis de faire grandir ce nouveau marché.
Dans la feuille de route, vous mentionnez spécifiquement le souhait de créer un « produit handball féminin ». Comment se construit un tel produit, et quelles sont les étapes de sa création ? Cela passe-t-il par son éditorialisation ?
Simona Margetic : Tout d’abord, il est important de rappeler que nous déployons les mêmes efforts pour couvrir les compétitions masculines et féminines. En particulier pour les EHF EUROs, qui bénéficient de ressources équilibrées et égales, et les informations fournies aux médias et aux fans sont strictement identiques, comme pour la gestion éditoriale des réseaux sociaux. L’éditorialisation est essentielle, et la principale innovation que nous développons à partir de cette saison est la production d’un long-métrage documentaire centré sur une seule joueuse, Katrine Lunde, la joueuse de handball la plus titrée de l’histoire. Ce choix de raconter l’histoire d’une seule joueuse est une nouveauté dans notre stratégie éditoriale. En parallèle, nous produisons également le tout premier long-métrage documentaire présentant les clubs et les joueuses en amont de la Women’s Champions League. Ces deux formats rejoignent une initiative lancée en 2025 avec la création de la plateforme « Her Playground » ainsi que la conférence du handball féminin. « Her Playground » est un véritable succès éditorial qui offre aux jeunes joueuses une plateforme de connaissances pour mieux comprendre la réalité du handball professionnel. C’est aussi un espace qui permet d’aborder des sujets spécifiques au handball féminin, comme la maternité ou la santé menstruelle. « Her Playground » donne également de la visibilité à des modèles inspirants (dont Estelle Nze Minko) pour les futures générations de joueuses.
Martin Hausleitner : Ce que nous avons observé dans la spécificité de la couverture éditoriale du sport féminin en général, c’est que l’approche individuelle domine. Contrairement au sport masculin, où les histoires d’équipe ont tendance à être plus mises en avant. C’est pourquoi nous sommes très satisfaits du succès des contenus centrés sur les rôles-modèles.

« She grows. We win. » le slogan de la plateforme dédiée à la promotion du handball féminin « Her Playground »
La feuille de route stratégique met également l’accent sur la formation des joueuses et les projets de double carrière. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Anna Lamprecht : Comme mentionné précédemment, la formation est un sujet prioritaire pour l’EHF. Non seulement pour les joueuses, mais pour tous les secteurs du handball, pour toutes les parties prenantes et pour tous les membres inclus dans le handball. Elle s’adresse aux joueuses, entraîneurs, arbitres, managers et dirigeants, comme Martin l’a déjà mentionné, à travers divers programmes. Néanmoins, nous mettons un accent particulier sur la formation des joueuses. Nous avons mis en place le programme « Respect Your Talent » il y a 7 ans, grâce auquel nous travaillons directement avec les jeunes joueuses sélectionnées lors des EHF EUROs U18 et U17. Avec « Respect Your Talent », nous les accompagnons sur divers sujets, tels que la nutrition, la santé mentale, mais aussi les questions juridiques comme la signature d’un contrat. Elles bénéficient également d’une introduction au media training, avec la contribution et l’expertise de joueuses en activité avec lesquelles elles peuvent ensuite rester en contact. « Respect Your Talent » est une véritable passerelle pour accompagner les jeunes joueuses à devenir des joueuses professionnelles, en particulier dans les pays où le sport est moins développé. Le programme peut également être adapté au niveau d’une fédération, comme en Pologne par exemple. Toutes les fédérations ont la possibilité de s’associer à nous pour assurer la formation des joueuses, car nous croyons en notre responsabilité sociale d’accompagner les jeunes joueuses sur le chemin de leur carrière professionnelle.
L’EHF EURO 2030 a été récemment attribué à la France et à la Belgique. Pouvez-vous décrire ce qui a motivé cette désignation ?
Martin Hausleitner : J’ai assisté à l’EURO 2018 en France, et fondamentalement, cela a forgé la certitude que la Fédération Française de Handball est un partenaire très fiable lorsqu’il s’agit d’organiser des événements sportifs majeurs. France est un marché du handball très important, en particulier en ce qui concerne le handball féminin. Très récemment, nous avons pu observer la performance exceptionnelle réalisée par Dijon avec l’organisation des EHF Finals. C’est un autre point fort, mais c’est surtout la performance de la France au fil des années en tant qu’organisatrice d’événements sportifs qui a été valorisée par l’EHF dans cette attribution. La volonté proactive affichée par la France de confier à la Belgique une partie de l’organisation est également à saluer. Ce faisant, la France complète parfaitement la volonté stratégique de l’EHF d’étendre le territoire du handball féminin à la Belgique. Depuis 2020, nous avons créé le modèle des pays co-organisateurs. Il s’agit d’un plan délibéré qui permet aux « plus petites » fédérations d’organiser au moins un tour préliminaire. Ce sera le cas entre la France et la Belgique, avec des matchs du tour préliminaire organisés en Belgique. Cela nous permet d’inclure de nouveaux marchés, de nouvelles fédérations, comme cela a été le cas avec la Turquie et l’Italie, et comme nous le développons actuellement avec la Grande-Bretagne en les soutenant dans l’organisation de tournois de jeunes, avant de franchir l’étape suivante. En organisant cet EURO féminin, la Belgique devient un nouveau marché potentiel, et ils ont déjà prouvé de réels progrès sportifs lors de la dernière phase de qualification, en remportant leur premier match de qualification et en accueillant un match devant une salle comble.
L’écosystème des clubs féminins français connaît plusieurs évolutions ; quelle est votre perception de l’environnement du handball féminin français ?
Martin Hausleitner : J’essaie de situer cela dans l’environnement international et européen. Ce que nous observons, et ce sur quoi nous sommes en effet vigilants, c’est que le sport professionnel féminin est confronté aux mêmes défis sur l’ensemble de notre continent. Plus l’écosystème sportif global s’est professionnalisé, plus le sport féminin a rencontré des difficultés. Aujourd’hui, les exigences pour que les clubs se maintiennent à un haut niveau professionnel sont élevées. Cela nécessite de lourds investissements dans la méthodologie d’entraînement et les données, ainsi qu’une structuration administrative et commerciale. Ce sont des ressources plus difficiles à trouver pour les clubs de handball féminin, et la situation a conduit à la disparition de certains grands noms sur le continent. Mais ce n’est pas une fatalité, et nous devons continuer à sensibiliser, constamment, pour que le sport féminin soit reconnu et accepté par le grand public et les partenaires. C’est ce qui se passe en Europe, avec une croissance significative des indicateurs clés d’affluence ou commerciaux. Je suis pleinement convaincu que le sport féminin, d’ici les 10 prochaines années, aura construit un modèle de développement durable.
