Le tennis féminin professionnel vit une période de croissance économique continue depuis plusieurs années. L’augmentation des revenus commerciaux, générés à la fois par la WTA et par les principaux tournois opère une redistribution aujourd’hui contestée par les joueuses, qui revendiquent un meilleur partage, notamment à destination des plus joueuses les moins exposées et plus sensibles à la précarité. Pour comprendre les stratégies économiques des joueuses loin de Wimbledon et des Grand Chelem, SPORTPOWHER© a rencontré Marine Fontaine, chercheuse en sociologie du sport à L’université Gustave Eiffel et spécialiste du tennis féminin français.
Quel est votre rapport au tennis et pourquoi en avoir fait le sujet de votre thèse ?
J’ai un rapport assez proche à l’objet de recherche puisque j’ai été joueuse et j’ai vécu certains aspects du monde tennistique, dont la précarité. Ensuite, c’est en analysant les champs non explorés de la recherche que je me suis aperçue que très peu de travaux portaient sur le tennis et encore moins sur le tennis de haut niveau des femmes. C’est ainsi que mon objet de thèse s’est porté sur ce sujet.
Vous décrivez une réalité économique et sociologique particulièrement hétérogène. Peut-on vivre du tennis quand on est une joueuse classée au-delà du top 100 ?
Derrière les quelques grandes championnes visibles se cachent des dizaines de joueuses que j’appelle les « vulnérables » : des femmes qui ont tout sacrifié pour leur sport, sans jamais pouvoir en vivre vraiment, et qui disparaissent du circuit sans que personne ne le remarque. Elles sont confrontées à une absence de statut professionnel protecteur, à la difficulté de mener de front carrière sportive et études ou encore à la précarité économique sur le circuit international. Pour ces joueuses, le soutien familial (logistique, financier, etc.) et les stratégies court-termistes sont nécessaires pour le bon développement de leur carrière sportive, puisqu’une année sur le circuit peut coûter en moyenne 60 000€.
L’ITF avait mené une enquête qui démontrait qu’au-delà de la 253ème place mondiale, les joueuses ne vivaient pas de leur pratique. Mais le niveau de vie des joueuses n’est pas forcément corrélé à un classement précis. Il s’agit plus concrètement des tournois que les joueuses sont en mesure d’intégrer. C’est-à-dire qu’à partir du moment où les joueuses peuvent intégrer les tournois WTA, elles bénéficient de conditions plus rémunératrices qui leur permettent d’en vivre (frais liés aux tournois pris en charge, prize-money plus conséquent.
C’est pour ces joueuses que vous évoquez des stratégies court-termistes afin de générer des ressources. Quels sont les mécanismes mis en œuvre par les joueuses ?
Le circuit WTA crée une vraie différence dans la capacité des joueuses à vivre de leur sport. Hors WTA, les joueuses évoluent dans une situation d’équilibristes, sur un fil. Elles ont besoin de ressources extérieures pour pouvoir vivre du tennis parce qu’elles en font leur métier, sans pour autant percevoir de salaire. Elles adoptent donc des stratégies court-termistes, qui recouvrent à la fois des moyens mis en œuvre pour réduire les dépenses et ceux déployés pour assurer des gains.
Du côté des dépenses, la première stratégie consiste à gérer un équilibre entre le coût du séjour et l’attribution de points ITF. Pour cela, les joueuses peuvent choisir de s’engager sur les tournois dont les localisations sont les moins chères, parfois au détriment de leur sécurité. Elles peuvent aussi s’engager sur une série de tournois locaux consécutifs pour amortir les frais de voyage. Une seconde stratégie classique consiste à partager les frais d’hébergement avec d’autres joueuses, à économiser sur la restauration, ou à ne pas avoir recours à un préparateur physique ou mental.
Pour garantir des gains, plusieurs stratégies existent parmi les joueuses. Des stratégies contraintes car le calendrier sportif implique d’être en déplacement constant et ne permet pas de maintenir une activité professionnelle en dehors du court. L’une des plus courantes consiste à être licenciée en club, afin de disputer les compétitions interclubs qui offrent une rémunération. Certains tournois français garantissent également un gain minimum, et les joueuses peuvent choisir de multiplier leur présence sur ces tournois pour maximiser des gains réinvestis ensuite sur le circuit international. Enfin, pour beaucoup d’entre elles, le recours aux prêts bancaires est courant.
Comment la Fédération Française de tennis accompagne-t-elle les joueuses qui débutent sur le circuit international ?
La Fédération Française de tennis concentre sa mission d’accompagnement sur la formation des jeunes, notamment les joueurs et joueuses de haut niveau. Et les résultats de ma thèse montrent que vers l’âge de 20 ans, l’institution se désinvestit des projets sportifs.
Si, avant ses 20 ans, la joueuse de tennis est en mesure d’atteindre les tournois WTA, leur carrière se dessine. Sinon, au moment où la Fédération réduit voire retire son accompagnement, les joueuses se retrouvent dans une situation précaire.
Les joueuses sont-elles formées pour apprendre à générer des ressources ? Y a-t-il une sensibilisation aux enjeux marketing, à l’entrepreneuriat ?
Oui, à travers l’association Pro Elle. Cette association créée en 1993 par l’Union du Tennis Féminin accompagne les joueuses dans leur projet de haut niveau. Entre autres, elle les forme à toutes les questions autour de l’auto-entrepreneuriat, puisque les joueuses du haut niveau fonctionnent comme des entreprises. Pro Elle permet également d’obtenir des garanties de gain minimum, contractualisées avec les tournois français. L’association accompagne les joueuses dans la globalité de leur projet sportif, tout en créant du lien entre des joueuses qui vivent des parcours similaires.
Vous décrivez dans vos recherches le statut spécifique de la WTA qui garantit une absence de frais et un minimum de gains. Est-ce que cela concerne aussi les qualifications à ces tournois, ou seulement les tableaux principaux ?
La WTA offre aux joueuses des conditions plus favorables au développement de leur carrière. Dès le premier tour des qualifications, un prize-money est garanti et les frais d’hébergement et de restauration sont pris en charge. D’où l’importance du système des wild-cards et des relations tissées entre fédérations pour en faire bénéficier les joueuses. C’est d’autant plus vrai en Grand Chelem, comme à Roland-Garros, où les gains sont démultipliés, ce qui permet de financer d’autres aspects de leur carrière. Le second aspect intéressant de l’entrée sur le circuit WTA, c’est la visibilité médiatique qu’elle confère aux joueuses.
Cela produit un effet cumulatif précieux : intégration des grands tournois, médiatisation, approche des sponsors, soutien à la performance, progression des résultats, intégration de grands tournois…
On observe pour un nombre croissant de joueuses la compensation de l’absence de visibilité sportive par une exposition croissante sur les réseaux. Est-ce que la présence sur les réseaux sociaux devient un élément obligatoire pour les joueuses afin d’approcher des sponsors et générer des revenus ?
Certaines joueuses adoptent en effet ces stratégies, car elles ont conscience de l’impact des réseaux sociaux sur leur visibilité, et donc sur leur capacité à atteindre des sponsors. Il faut néanmoins relativiser l’impact financier des sponsors pour les joueuses hors élite. Dans les entretiens que j’ai menés avec les joueuses, les aides financières issues des sponsors restaient limitées. Ce sont avant tout des dotations en matériel, plus que des rémunérations.
Quant aux joueuses qui “vloguent” leur parcours tennistique, c’est un phénomène encore relativement marginal car il présuppose des compétences techniques et de temps que toutes les joueuses n’ont pas forcément. La grande majorité des joueuses que j’ai interrogées décrivent une vie centrée sur la performance sportive plutôt que sur la construction d’un storytelling.
Les joueuses et les joueurs militent pour une meilleure répartition des bénéfices économiques croissants du tennis professionnel. Est-ce qu’un partage plus favorable aux joueuses induira forcément une redistribution vers la catégorie des plus vulnérables que vous décrivez ?
Le ruissellement dans le tennis reste un phénomène assez limité. On observe une concentration des gains vers l’élite, avec le top 100 mondial qui capte environ 70% des gains.
Pour autant, la WTA cherche à améliorer les conditions sociales des joueuses, avec la création d’un dispositif de retraite, des règlements pour garantir le droit à la maternité pendant la carrière sportive… Néanmoins, les joueuses en dehors du circuit WTA ne bénéficient pas de ces avancées en matière de protection sociale. Elles restent très vulnérables dans leur accès à la retraite, et beaucoup d’entre elles ne cotisent pas.
Il est donc tout à fait sain que les joueurs et joueuses du plus haut niveau prennent la parole pour évoquer peut-être une redistribution plus adéquate pour l’ensemble du circuit. Le fait que ce soient les championnes les plus médiatiques qui portent ce discours offre une plus grande visibilité aux problématiques rencontrées par les joueuses vulnérables.
On évoque beaucoup le sujet du circuit universitaire américain, avec ses contrats NIL. Est-ce que face aux difficultés du financement en début de carrière, vous observez une migration croissante des joueuses en âge d’être en études supérieures vers le système NCAA ?
Beaucoup de joueuses mettent les études au second plan par rapport à leur carrière sportive, parfois avant même le baccalauréat. Au moment de leur reconversion, elles s’orientent alors par défaut vers des métiers d’encadrement sportif, pour ne pas se lancer dans des études longues. D’autres, sont plus sensibles à la question de double projet au moment du passage dans l’enseignement supérieur, et envisagent un départ vers les États-Unis. Le système américain offre des opportunités académiques et sportives intéressantes pour celles qui veulent concilier leur double projet. En France, il persiste une vraie difficulté de concilier sport de haut niveau et études supérieures, notamment en tennis où les déplacements sont constants.

La française Léna Thomas Iglesias a rejoint les Ole Rebels, de l’Université d’Oxford dans le Massachussets
Vous observez dans vos travaux que le tennis français est particulièrement déterministe sociologiquement. Y a-t-il des évolutions positives vers la diversité des parcours ?
La première enquête que j’ai menée montrait une certaine démocratisation de la pratique, au niveau loisirs. C’est une démocratisation que je décris comme inachevée, puisque dès qu’on monte vers le plus haut niveau, des barrières économiques persistent. Dès l’entrée dans la pratique, on observe des dispositions individuelles des joueuses qui jouent un rôle déterminant dans l’entrée dans la carrière de haut niveau.
Les conditions sociales et familiales facilitent l’émergence de la vocation, et les catégories socio-économiques supérieures sont sur-représentées dans le tennis à haut niveau. On assiste donc à une démocratisation de la pratique « de loisir », mais qui semble incomplète plus on monte vers le haut niveau.
Est-ce que la structuration actuelle du modèle de formation dans le tennis féminin professionnel français permet l’émergence du très haut niveau ?
Le système fédéral est construit sur des paliers d’âge, avec des pôles correspondant à chaque catégorie, ce qui génère de l’éloignement géographique et une séparation avec l’environnement familial. Pour améliorer le système de formation, on pourrait imaginer des accompagnements qui prennent davantage en compte la dimension individuelle des parcours.
Le tennis professionnel féminin est un écosystème hétérogène dans lequel les constructions de carrière suivent des trajectoires diverses. Si le circuit WTA offre des conditions de carrière de plus en plus avantageuses, celles qui gravitent à sa périphérie doivent mettre en place des stratégies court-termistes contraintes pour maintenir leur statut de joueuse professionnelle. Marine Fontaine expose aussi le rôle des institutions qui encadrent la formation des joueuses, dont la famille, élément déterminant de leur trajectoire.


