Le club du Blagnac Sporting Club Rugby, une nouvelle fois qualifié pour les phases finales d’AXA Élite 1, offre un modèle rare au plus haut niveau du rugby féminin français en étant l’un des derniers clubs non adossés à un club du Top 14 ou de Pro D2. En assumant une identité formatrice essentielle, le club occitan continue aussi à nourrir les équipes de France de joueuses majeures, à l’image de Gabrielle Vernier, Manon Bigot, Carla Niesen ou Émilie Boulard. Place forte d’un rugby féminin en pleine mutation, le Blagnac Sporting Club Rugby continue son développement avec un plan stratégique pour l’horizon 2030 et innove, avec l’organisation en septembre du premier tournoi européen de clubs de rugby féminin. Pour décrire ces ambitions , SPORTPOWHER© a rencontré Marie Roland, co-présidente de l’association Blagnac Sporting Club Rugby.
Marie Roland, vous êtes présidente d’un club centenaire, mais qu’en est-il de la section féminine ? Quelle est l’origine de sa création ?
Historiquement, la section féminine de Blagnac n’était pas à Blagnac. C’était un club, une entité complètement distincte, le Saint-Orens Rugby Féminin, créé en 1987. C’est un des plus vieux clubs du rugby féminin français avec Bourg-en-Bresse (« Les Violettes Bressannes”) et Romagnat qui sont les clubs historiques. En 2015-16, Saint-Orens s’est rapproché du club de rugby de Blagnac tout en restant une entité distincte, avec une entente Blagnac Saint-Orens Rugby Féminin. La fusion a eu lieu en amont de la saison 2018-2019 pour former la composante féminine du Blagnac Sporting Club Rugby.
Aujourd’hui, entre une équipe senior féminine en AXA Élite 1, une équipe masculine en Fédérale 1 et une école de rugby de plus de 800 licenciés, comment se répartit le budget du club ?
Notre budget consolidé s’élève à environ 1,3 m€. La répartition des charges entre la section féminine, la section masculine et l’école de rugby est égalitaire. Soit un tiers pour le fonctionnement des équipes masculines, un tiers pour les équipes féminines et un tiers pour l’école de rugby. Cela représente un budget de fonctionnement pour l’équipe féminine d’environ 450 k€.
Comment sont structurées les recettes du club, entre les ressources apportées par les partenaires privés et le soutien des collectivités locales ?
Sur les recettes aussi, la répartition est très paritaire, avec un tiers de nos ressources issues des collectivités territoriales, notamment la mairie de Blagnac. Environ un tiers est issu des partenariats privés. Nous nous appuyons sur un socle très élargi de partenaires (environ 300) qui contribuent chacun à leur mesure, pour former un tiers de nos ressources. Et le dernier tiers est constitué des ventes sur les jours de match, aux actions spécifiques qui sont organisées et à l’encaissement des licences.
En parlant des recettes de jour de match, quelle est l’affluence moyenne des matchs de l’équipe AXA Élite 1 ?
C’est très variable. Cela dépend beaucoup de l’affiche, de l’adversaire. Cela dépend aussi beaucoup des horaires, que l’on adapte le plus souvent possible aux contraintes logistiques de nos adversaires, ce qui crée des horaires assez disparates entre les rencontres. Il est clair que jouer à treize heures n’est pas très attractif pour le public ou les partenaires, mais le samedi soir amène la concurrence avec le Top 14. Nos affluences peuvent varier de 300 à plus de 2000 spectateurs lors des derbys. Les affiches contre le Stade Toulousain, Montpellier ou Bordeaux drainent en plus une grande partie de supporters adverses donc en font des rencontres qui nourrissent une plus grande affluence. Nous partageons avec le Stade Toulousain un public amateur de rugby féminin. Ce qui a pour conséquence que, si nos matchs ne sont pas en concurrence, certains supporters vont assister aux deux rencontres, à Toulouse et à Blagnac. Nous avons eu le cas de spectateurs qui ont enchaîné un match à 13 heures à Toulouse et qui prennent leur voiture pour assister au second à 15 heures dans notre stade.
Vous évoquez le fait que votre public est un public de rugby féminin, est-ce qu’il existe tout de même un transfert des supporters blagnacais depuis l’équipe masculine vers l’équipe féminine ?
Nos plus fervents partisans de l’esprit blagnacais viennent indifféremment voir garçons et filles. De plus, nous essayons au maximum d’organiser des affiches conjointes.
Mais Blagnac offre une grande richesse associative, avec plus de 100 associations pour 30.000 habitants, Ce qui est très bien pour l’animation de la ville mais représente aussi un inconvénient, avec une forme de concurrence pour nos matchs. Malgré cela, nous attirons de plus en plus de supporters, l’esprit emporte de plus en plus de Blagnacais.
Dans le sport féminin de manière générale, il y a ce qu’on appelle le piège de la gratuité, c’est-à-dire que pour faire venir du monde, on a tendance à ne pas tarifer les matchs à domicile. Quelle stratégie tarifaire adoptez-vous pour les matchs de l’équipe AXA Élite 1 ?
Depuis deux ans, toutes les rencontres sont payantes. Tout en restant très accessibles, avec un tarif normal à 8€ et des réductions possibles. Nous avons mené une vraie réflexion sur la gratuité, qui crée ou non un effet d’appel. Et nous nous sommes rendus compte que la gratuité n’était pas un facteur de fréquentation.
Mon discours a évolué et j’explique que nous offrons du sport de haut niveau avec des athlètes de haut niveau et que cette prestation doit être perçue à sa juste valeur. Au-delà de la rentrée d’argent qui est importante pour une structure amateur comme la nôtre, je considère que la gratuité envoie un signal de “low-cost”. Or le club permet de voir des internationales, des grandes affiches, le club finance des infrastructures de haut niveau, des entraîneurs diplômés de qualité. Il est nécessaire que nos supporters perçoivent cette valeur, et que profiter du spectacle du rugby féminin de première division a un coût.
Le Blagnac Sporting Club Rugby est un club qui est à la fois historiquement pourvoyeur d’internationales, et très axé sur la formation, avec une école de rugby parmi celles comptant le plus de licenciés en France. Quelle dimension attire le plus les partenaires ?
Ce que recherchent le plus nos partenaires, c’est l’esprit encore amateur d’une structure à taille humaine, qui se retrouve dans la proximité affichée à tous les niveaux de la vie du club. Cette proximité s’exprime avec nos joueuses, y compris les internationales, qui sont un atout pour les partenaires quand il s’agit de réaliser des interventions en entreprise ou pour les mobiliser durant des séminaires organisés au club. La proximité s’exprime dans l’ensemble de nos composantes, notamment sur notre secteur formation. Et ce qui peut attirer en plus nos partenaires, c’est justement cette capacité à construire des trajectoires de joueuses depuis l’école de rugby jusqu’à l’Équipe de France.
Vous avez évoqué le développement des infrastructures adaptées au haut niveau. Comment le club accompagne ou est accompagné dans la professionnalisation du rugby féminin, de ses infrastructures et dans la structuration de la performance des joueuses ?
L’accompagnement fédéral est une aide qui reste marginale dans nos budgets, même si elle progresse depuis l’intégration d’AXA en tant que namer du championnat. C’est au niveau des partenaires et des échanges que l’on mène avec eux que l’accompagnement se fait. Surtout, il faut souligner l’apport de la mairie dans la modernisation de nos infrastructures pour soutenir la professionnalisation du rugby féminin.
La mairie a financé l’installation d’un terrain synthétique de dernière génération qui permet de moins dépendre des conditions climatiques pour s’entraîner. Nous bénéficions aussi de l’investissement qui avait été opéré par la mairie lors de la montée en Pro D2 de l’équipe masculine, qui nous avait permis de disposer d’un nouveau stade équipé de loges pour nos hospitalités partenaires. La sélection de Blagnac en tant que camp de base d’équipes de l’hémisphère sud lors de la Coupe du Monde 2023 avait aussi permis de moderniser les salles de musculation. Nous essayons d’apporter à nos joueuses ce qui se rapproche le plus du standard des clubs professionnels.
L’autre volet de nos actions est l’accompagnement du “triple parcours” de nos joueuses, entre le rugby, leur engagement professionnel ou étudiant, et leur vie de femmes. Autour des 4 à 5 entraînements hebdomadaires, nous essayons de diminuer au maximum la charge mentale qui peut entourer ces entraînements et nous mettons à disposition des ressources pour maximiser leur confort.
Comment le club parvient-il à mobiliser son écosystème pour que les joueuses soient entourées dans leurs parcours hors rugby, notamment sur les études supérieures, l’employabilité dans la vie active ?
Comme je l’ai dit, la vie d’une joueuse c’est un triple parcours, puisqu’il y a le rugby, le scolaire ou professionnel et la vie de femme à côté, cette triple vie qu’elles doivent pouvoir concilier. Tout d’abord nous accordons une attention particulière à nos jeunes, que nous accompagnons vers la réussite au baccalauréat. Pour celles qui sont inscrites en études supérieures, nous établissons avec elles des doubles projets avec les universités ou les différents établissements afin qu’elles bénéficient de la reconnaissance de sportive de haut niveau, et dégager des aménagements d’emploi du temps ou de cursus. Enfin, pour nos joueuses qui sont entrées dans la vie active, nous mobilisons notre réseau de partenaires pour qu’elles puissent obtenir un contrat de travail le plus adapté à leurs besoins.
Aujourd’hui le rugby reste un sport, les joueuses n’en vivent pas. Il est donc essentiel que l’on fasse en sorte qu’elles puissent concilier le rugby leur vie professionnelle et leur vie privée qui est très importante pour leur épanouissement. C’est un discours qu’il faut maintenir y compris aux joueuses qui découvrent très jeunes l’environnement international, et qui vont bénéficier des contrats fédéraux. Une carrière reste très courte à l’échelle de la vie active et il est fondamental de les intégrer à un parcours diplômant pour l’après-rugby. L’écosystème du rugby hors Top 14 ou Pro D2 reste très précaire pour les joueurs et joueuses.
Contractuellement, quelle est la situation des joueuses vis-à-vis du club ?
Nous n’avons pas les ressources aujourd’hui pour offrir des contrats professionnels à nos joueuses. Je crois que c’est une possibilité qui reste très sporadique dans notre championnat. Aujourd’hui la convention collective des métiers du sport à laquelle nous sommes assujettis est trop contraignante pour les clubs d’Élite 1, compte tenu de nos ressources. Prenons une joueuse à qui l’on offre un contrat de 20 heures hebdomadaires. Si nous jouons en déplacement à Grenoble, en tenant compte du temps de transport, le volume horaire serait déjà dépassé. Nous en appelons au syndicat des employeurs du sport de se rapprocher de la Fédération Française de Rugby pour élaborer un contrat spécifique de la joueuse de rugby féminin, sur le modèle de ce qui existe pour les joueurs. C’est une avancée nécessaire pour la protection sociale des joueuses, leur retraite, l’accès à un congé maternité…
Le club a annoncé un plan stratégique nommé “Ambition Caouec 2030”. Quelle est la place du rugby féminin dans cette ambition ?
En ce qui concerne les sections féminines, l’ambition est à plusieurs niveaux. Au niveau élite, la priorité est de pérenniser le club au plus haut échelon du rugby français et garder notre reconnaissance de pourvoyeur d’internationales.
Le plan “Ambition Caouec 2030” nous permet aussi d’enclencher un travail qui vise à féminiser énormément l’ensemble des catégories et en premier lieu desquelles notre école de rugby. À six ans, les petites filles ont encore des freins à la pratique du rugby.
Elles accompagnent leurs petits frères à l’entraînement, mais elles restent derrière la barrière à regarder. Il y a un travail à poursuivre qui consiste à aller dans les écoles, proposer des cycles rugby, créer des moments uniquement féminins pour réduire l’appréhension des plus jeunes filles à jouer en mixité. Et continuer le travail avec les collèges et lycées pour accélérer la féminisation de l’ensemble des branches.
Dans le projet “Ambition 2030”, il y a aussi le volet du rugby “toucher”, le rugby à 5 que nous souhaitons mieux féminiser également. Nous souhaitons que les femmes trouvent leur place dans toutes les dimensions de la pratique du rugby et pas seulement en tant que dirigeante, en tant que bénévole, en tant que maman qui lave les maillots. Cela passera par la création de plus de passerelles entre nos seniors et les catégories jeunes afin de réduire la déperdition de joueuses à l’adolescence et de prolonger les parcours de nos jeunes joueuses. Essayer de les prendre par la main et de leur dire : « Mais non, continue et puis un jour, tu rejoindras tes modèles en équipe élite ». Notre fierté c’est d’avoir des joueuses qui ont commencé très tôt et qui ont fini en équipe de France.
Enfin, c’est consolider notre statut auprès des espoirs, en nous appuyant sur nos partenaires et notre centre de formation labellisé pour le rugby féminin. Le Blagnac Rugby est un endroit où le rugby se pratique en mixité, où chacun s’enrichit de l’autre.
Pour finir, le Blagnac Sporting Club Rugby va organiser un événement très innovant et très ambitieux dans le paysage du rugby féminin professionnel. En septembre va avoir lieu le Master européen du rugby féminin. Comment est née cette idée et quels sont les objectifs attachés à ce tournoi ?
Cela fait une dizaine d’années que l’idée a germé dans l’esprit de notre ancien président Philippe Humery. L’idée c’était de donner au rugby féminin de clubs une compétition équivalente à la Coupe d’Europe masculine, qui d’ailleurs a commencé par une initiative individuelle pour grandir et devenir l’Investec Champions Cup que l’on connaît. Nous nous sommes inspirés d’un format que proposait en football l’AMOS Cup, qui se déroulait à Toulouse aussi et qui réunissait sur une semaine des équipes prestigieuses européennes sur un mini-tournoi en 4 matchs. Aujourd’hui, après des années à faire progresser notre projet, nous avons annoncé la première édition, du 2 au 6 septembre 2026, et nous sommes à la recherche de partenaires pour financer l’accueil des équipes étrangères.
Nous avons le souhait avec le Master Européen du Rugby Féminin de mettre en valeur le rugby féminin de clubs, avec notamment un streaming intégral des rencontres, et nous l’espérons, le plus de supporters possible pour ce spectacle inédit.
Je crois que nous apportons quelque chose de nouveau, mais aussi d’utile. Il n’y a jamais eu ne serait-ce qu’une opposition symbolique entre le champion d’Angleterre et le champion de France. Le Master Européen c’est l’occasion pour les clubs d’affronter d’autres cultures rugbystiques, des philosophies nouvelles. Nous allons accueillir une équipe anglaise, une équipe irlandaise et une équipe espagnole.
Pour les spectateurs français, c’est une occasion magnifique de voir du rugby de haut niveau avant la reprise du championnat, et pour les équipes invitées, c’est l’opportunité de profiter d’installations de haut niveau dans le cadre de la préparation d’avant-saison.
Le Master Européen est aussi un enjeu stratégique de médiatisation du rugby féminin. En dehors du Tournoi et des grandes affiches internationales, le rugby féminin disparaît complètement de l’espace médiatique. Avec cette compétition amicale, nous occupons un créneau supplémentaire de médiatisation pour faire parler du rugby féminin, et montrer qu’on innove, que l’on propose des nouvelles choses.
Nous comptons évidemment sur le succès de cette première édition pour pérenniser l’événement sur plusieurs saisons.
Club historiquement formateur, le Blagnac Sporting Club Rugby veut pérenniser son développement en même temps qu’il accompagne la mutation et la professionnalisation du rugby féminin global. De la modernisation de ses infrastructures au déploiement d’une ambition stratégique à l’horizon 2030, le club met les joueuses au cœur de sa structuration. Enfin, avec le Master Européen du Rugby Féminin, le club de Blagnac innove, pour être moteur de la croissance organique et populaire du rugby féminin en Europe.



