Les Internationaux de Strasbourg racontent une trajectoire unique dans le sport féminin français : celle d’un tournoi repris avec une intuition forte, puis transformé avec méthode en actif WTA 500, en plateforme d’hospitalité, en marque territoriale et en démonstrateur d’écoresponsabilité.
Quand Denis Naegelen reprend le tournoi en 2010, l’enjeu n’est pas seulement de maintenir un rendez-vous dans le calendrier. Son ambition est plus large : changer la perception du tournoi, renforcer sa valeur et faire de Strasbourg une place qui compte dans le tennis féminin.
Très vite, trois axes structurent sa vision : la qualité sportive, l’écoresponsabilité et la place des femmes. Quinze ans plus tard, ces trois leviers forment la colonne vertébrale d’un modèle qui a gagné en attractivité, en crédibilité et en valeur.
Un projet structuré sur 3 axes
Denis Naegelen ne s’engage pas par opportunisme. Il y voit une responsabilité, liée à un territoire qui a compté dans son parcours personnel et sportif. « Je suis Alsacien de naissance. J’ai été champion d’Alsace dans toutes les catégories ou presque. Je vis à Paris mais Strasbourg restait une ville qui me parlait. »
Lorsque la Fédération Française de Tennis met le tournoi en vente, il porte donc la candidature de son agence Quarterback avec une stratégie bâtie autour de trois engagements : « j’avais bâti tout un projet sur un engagement de porter trois valeurs et de transformer l’événement. Le premier, c’était changer la réputation. Le deuxième, devenir écoresponsable. Le troisième, défendre la place des femmes dans la société. » Cette approche installe le tournoi dans une logique de valeur : valeur sportive, valeur de marque, valeur territoriale et valeur sociétale.
Ce dernier axe n’est pas un ajout de communication. Il s’ancre dans une conviction ancienne, née au contact du parcours et de la parole de Billie Jean King. Dans les années 1970, Denis Naegelen découvre une championne qui dépasse son statut sportif et interroge les représentations de son époque. « J’ai joué dans les années 70 et à l’époque il y avait une immense championne qui s’appelait Billie Jean King. Ses déclarations m’avaient marqué. J’étais un jeune Français qui pensait, parce qu’on m’avait éduqué comme ça, que les mecs étaient supérieurs aux filles. Le discours de Billie Jean King m’avait plusieurs fois interpellé.»
Cette prise de conscience donne une profondeur particulière au projet strasbourgeois. En devenant propriétaire d’un tournoi féminin et membre de la WTA, Denis Naegelen veut donner au tournoi une fonction de représentation. « Moi, je veux défendre les droits des femmes en étant membre de la WTA, en ayant un tournoi féminin. Je veux que le tournoi devienne le porte-parole, l’ambassadeur de la parité, de l’égalité et des droits que doivent avoir toutes les femmes. »
Maria Sharapova : investir dans la réputation pour créer de la valeur
Denis Naegelen formule très tôt une conviction simple : un tournoi gagne en attractivité grâce à la qualité de son plateau. « Quand on me demande ce que ça veut dire, changer la réputation, je réponds très simplement que c’est avoir de meilleures joueuses. Ce sont elles qui font la réputation de l’événement. »
Cette conviction va guider la première rupture stratégique. Dès la première édition, Denis Naegelen veut prouver que le changement n’est pas un discours. Il choisit d’investir fortement dans une tête d’affiche : « J’avais pris des engagements, je me devais de les tenir. Donc je casse ma tirelire pour faire venir une grande star, Maria Sharapova. »
Le pari est risqué. À ce stade, le modèle économique d’un tournoi WTA 250 reste fragile. L’investissement dépend aussi de l’incertitude sportive : « Quand on fait venir une championne, le tennis reste un sport où on n’est sûr de rien. Elle pouvait perdre. »

« Maria Sharapova, Strasbourg 2010 » – Photo Jean-Marc Loos
Sharapova gagne le tournoi. Et ce succès change immédiatement la perception locale. Cette première année installe deux fondamentaux du modèle Strasbourg : la crédibilité sportive et l’hospitalité premium. L’événement doit vendre une expérience globale autour du tennis de haut niveau. « Oui, vous allez payer plus cher pour inviter vos clients, mais ça sera beaucoup mieux.” » Le pari coûte cher à court terme. Mais il crée un récit. Strasbourg devient un tournoi capable d’investir, d’attirer, de recevoir et de monter en gamme.
L’écoresponsabilité comme différenciant stratégique
À Strasbourg, l’écoresponsabilité fait partie du projet dès l’origine, à une époque où le sujet n’est pas encore un standard dans l’événementiel sportif.
Là aussi, le choix a d’abord un coût. Imprimer autrement, sourcer autrement, transporter autrement, restaurer autrement : chaque décision implique de revoir les process. Le premier bilan carbone devient alors un outil de pilotage. « Ce bilan montre qu’il y a une très grosse empreinte carbone qui vient des mobilités. Une autre partie vient de la restauration, puis du sourcing et du recyclage. »
L’écoresponsabilité devient progressivement un avantage compétitif. Elle structure la relation avec les prestataires, renforce l’identité du tournoi et crée une différenciation durable. « Au bout de quatre ou cinq ans, c’est devenu un atout marketing. Il a fallu cinq ans pour que ça le devienne. Maintenant, c’est presque une nécessité. »
Aujourd’hui, le tournoi revendique une transformation profonde de ses modes de production. « On a changé 100 process de production de l’événement. On a fait cinq bilans carbone. Le dernier montre qu’on est à 254 tonnes équivalent carbone, alors que si on n’avait rien fait, on serait à 3 000 ou 3 500. »
La trajectoire est intéressante pour tout l’écosystème du sport : un engagement de conviction peut devenir un levier d’image, puis un actif de marque.
Un tournoi qui veut peser au-delà du court
Depuis l’origine, les Internationaux de Strasbourg sont conçus comme une plateforme d’expression, au-delà d’un événement sportif. Le tournoi porte des prises de parole sur des sujets alignés avec son identité : la place des femmes, la médiatisation du sport féminin, la responsabilité sociale.
« On organise depuis plus de dix ans des événements à l’intérieur du tournoi pour aborder des sujets en lien avec l’égalité et la défense des droits des femmes. » Cette dimension s’est renforcée avec des événements organisés au Conseil de l’Europe puis au Parlement européen. « Nous avons pu obtenir qu’en 2024, cet événement se tienne dans des lieux institutionnels pour leur donner davantage de résonance. »
Cette année, les Internationaux de Strasbourg ouvrent le dialogue sur la médiatisation du sport féminin et l’investissement comme levier de croissance pour les fédérations et les entreprises.
Depuis 2024, le tournoi adresse également le sujet de la prévention des violences sexuelles faites aux mineurs dans le sport, avec l’association Rebond et sa présidente Angélique Cauchy. Le tournoi poursuivra ce travail en 2026 avec une intervention de Rebond auprès de quatre classes de la ville, invitées sur le site pour échanger sur le sujet et assister aux rencontres.
En reliant sport, territoire, institution et engagement, le tournoi s’est doté d’une place singulière dans le calendrier WTA.
Rester à Strasbourg et améliorer le cadre pour changer de dimension
La transformation du tournoi passe aussi par son implantation. Le site historique de Hautepierre ne correspond pas durablement au projet de montée en gamme. Dès 2011, le tournoi s’installe devant le Parlement européen. Ce choix change l’image du tournoi. Strasbourg devient davantage qu’une ville hôte : elle devient un élément de positionnement. Le tournoi s’installe dans un décor institutionnel européen, cohérent avec ses prises de parole sur les femmes, la société et la responsabilité.
Cette montée en gamme révèle aussi un enjeu clé : les infrastructures. Le tournoi reste largement éphémère. « Aujourd’hui, on a 5 000 places assises. 3 600 sur le central et 1 400 sur les deux autres courts. Mais tout est éphémère. C’est encore notre faiblesse. » La valeur d’un événement sportif féminin ne repose donc pas seulement sur son audience ou son plateau. Elle dépend aussi de sa capacité à sécuriser des équipements, du foncier et des investissements de long terme.
La trajectoire capitalistique du tournoi répond à la même logique d’ancrage. « En 2019, je rachète les Internationaux de Strasbourg à Quarterback avec une nouvelle équipe et une nouvelle société baptisée Hop IS avec des actionnaires locaux. L’objectif, c’est de garder le tournoi à Strasbourg. Ça, c’est la promesse. »
La valeur de l’actif s’inscrit au sein du territoire. Strasbourg n’est pas interchangeable. C’est une composante du produit, de son histoire et de sa crédibilité. Cette promesse territoriale se lit aussi dans le portefeuille de partenaires. Le tournoi s’appuie sur un socle institutionnel fort, avec Strasbourg.eu / Eurométropole, la Région Grand Est et la Collectivité européenne d’Alsace. Il associe aussi des acteurs économiques implantés ou actifs sur le territoire, comme KS Groupe, Xeos ou Wienerberger.
Le passage en WTA 500 : la décision qui change l’échelle
Le vrai basculement stratégique intervient avec la réorganisation du calendrier WTA et l’arrivée du fonds d’investissement CVC dans l’écosystème du circuit mondial. La valeur va se concentrer autour des tournois WTA 500 et WTA 1000. « Leur idée, c’est de rendre le circuit plus bankable, plus linéaire, plus lisible. L’objectif, c’est que chaque semaine du calendrier, il y ait un 1000 ou un 500 » explique Denis Naegelen.
Sa conclusion est immédiate : rester en WTA 250 ferait courir un risque de décrochage. Pour franchir ce cap, Strasbourg va fusionner avec l’Open 6ème Sens de Lyon, autre tournoi en catégorie WTA 250. La décision implique une dilution capitalistique, mais elle permet de changer d’échelle. « Je me dilue beaucoup. Mais j’avais envie d’avoir un grand tournoi, pas de rester à la tête d’un petit truc. »
Le passage du tournoi en WTA 500 renforce son attractivité sportive, son intérêt commercial et son positionnement dans le calendrier international. Strasbourg attire davantage de joueuses de premier plan, tout en assumant une réalité du calendrier : la semaine qui précède Roland-Garros reste particulière. « En 2023, j’ai dix joueuses dans les 30 premières. En 2024, j’en ai vingt. En 2025, j’en ai vingt-cinq dans les 35 premières. Je me concentre sur des top 10, des joueuses qui ont une personnalité, et les Françaises. » La stratégie se concentre sur la densité et la cohérence du tableau plutôt que sur une superstar.
La montée en gamme crée aussi une exigence économique. Le budget change d’ordre de grandeur. « On était à 2 millions en étant un 250. Aujourd’hui, on est à 4,5 ou 5 millions. » Le prize money suit la même trajectoire. « On passait de 250 000 dollars à 1 million de dollars de prix. Aujourd’hui, c’est 1,2 million de dollars, et on augmente de 10 % par an pour les dix prochaines années. »
Ce changement impose de structurer plusieurs sources de revenus : billetterie, hospitalité, partenaires locaux, partenaires nationaux et activations issues de l’écosystème WTA, en complément de la redistribution WTA (partages de revenus). La croissance du tournoi s’appuie sur une combinaison d’actifs : image, expérience client, hospitalité, droits, partenariats et attractivité sportive.
L’arrivée d’un presenting partner, avec la société chinoise “Mammotion” marque une étape importante dans cette montée en gamme. Le tournoi devient officiellement “Internationaux de Strasbourg présentés par Mammotion”, signe d’une attractivité nouvelle pour des marques capables de s’inscrire au premier niveau de visibilité. Denis Naegelen le formule clairement : “Notre presenting partner cette année, c’est Mammotion, qui nous rejoint et qui nous permet de rééquilibrer notre budget.”
L’apport de l’écosystème WTA renforce encore cette dynamique. “WTA Ventures nous apporte aussi Mercedes, qui a signé un deal mondial avec eux.” Le passage en WTA 500 ne produit donc pas seulement un meilleur tableau sportif. Il ouvre aussi l’accès à une économie plus large, où droits, data, visibilité internationale et sponsoring global viennent compléter les revenus locaux.
Strasbourg, un actif de croissance dans le sport féminin
Les Internationaux de Strasbourg ont grandi parce qu’ils ont été pensés comme un actif à faire progresser. Le tournoi a investi dans sa réputation avant d’en récolter les effets. Il a intégré l’écoresponsabilité avant qu’elle ne devienne un standard. Il a assumé une vision claire de la place des femmes. Il a fusionné pour franchir un cap de valeur. Et il a fait de Strasbourg un avantage compétitif, pas un simple décor.
La force du modèle réside dans sa capacité à relier qualité sportive, économie de l’événement, stratégie de marque, ancrage territorial et utilité sociétale.
La diversité des partenaires confirme cette trajectoire. Institutions, banques, énergie, mobilité, hôtellerie, services, médias : les Internationaux de Strasbourg agrègent désormais des acteurs dont les attentes dépassent la visibilité classique. Ils viennent chercher de l’image, de l’expérience, de la relation client, de l’ancrage territorial et une association crédible avec le sport féminin de haut niveau.
À l’échelle du sport féminin, la démonstration est utile. La valeur se construit, se finance, se positionne et s’assume dans la durée.
