Le Charnay Basket Bourgogne Sud, pourtant l’un des plus faibles budgets de La Boulangère Wonderligue, sera encore engagé en EuroCup cette saison. La présence du CBBS n’est pourtant pas qu’une belle histoire mais bien le fruit d’une politique sportive maîtrisée et d’une gestion économique axée sur l’ancrage local et louée par ses partenaires fidèles. Nicolas Freycon, le Président du club, décrypte pour SPORTPOWHER© le modèle économique du club bourguignon et sa vision des enjeux du basket féminin français.
Le club de Charnay Basket Bourgogne Sud a été récemment loué pour son “esprit village” et pour son parcours sportif exemplaire, alors que le club est installé dans un bassin démographique et économique jugé plus contraint. Comment se construit le modèle économique du CBBS à l’échelle territoriale ?
En effet, nous avons pu avoir cette connotation “village” d’autant plus que l’on joue à Prissé, qui compte 2.000 habitants. Donc effectivement, c’est un village. Mais Charnay-lès-Mâcon, c’est déjà 9.000 habitants, et Mâcon, qui est limitrophe de Charnay, compte 40.000 habitants pour une agglomération qui regroupe 60.000 personnes. Donc l’esprit village est probablement une caractéristique un peu caricaturale, bien qu’il est vrai qu’avec ses 9.000 habitants, Charnay est le plus petit club de La Boulangère Wonderligue en termes de nombre d’habitants. Cela offre des contrastes assez saisissants en Coupe d’Europe, où l’on a reçu par exemple Istanbul, une mégapole de 14 millions d’habitants. Et d’ailleurs nous avions gagné.
En ce qui concerne le modèle économique, déjà le CBBS est un club historique, qui a un ancrage fort et ancien sur le territoire. L’un de nos objectifs consiste d’ailleurs à raffermir encore plus le lien qui nous unit au territoire bourguignon, car il y a des clubs de football professionnel, un club de handball féminin très performant (ndlr : la JDA Dijon) qui existent. Sur le bassin mâconnais, nous sommes le club féminin prépondérant, et nous voulons continuer à développer un rayonnement régional.
L’ancrage et l’histoire permettent d’être connu et reconnu, c’est important pour la pérennité du modèle. Notre système économique reste en quelque sorte fragile. Il repose sur la base essentielle qu’est le bénévolat, avec des gens qui sont au club depuis trente ans, et qui soutiennent le club à tous les niveaux, depuis l’accompagnement des jeunes du centre de formation à la tenue des matchs de l’équipe professionnelle. Il y a une vraie solidarité, un vrai engagement du bénévolat qui est le premier socle de notre succès. Il y a également la solidarité de l’engagement des partenaires privés. Nous avons une base solide de partenaires fidèles. Aujourd’hui, dans une conjoncture qui n’est pas facile, nos partenaires historiques nous disent qu’ils prolongent leur engagement pour le club. D’autres nous rejoignent, cela alimente notre réseau. Cette solidarité, cette fidélité fait plaisir à voir et à entendre.
Comment sont structurées vos recettes entre partenaires privés et ressources publiques ?
Cette saison, notre budget s’élève à 1,8 m€, avec un financement pour 40% issu de près de 200 partenaires privés. 35% des recettes sont issues des soutiens des collectivités publiques avec les trois institutions que sont le département, la région et la mairie. Enfin, 25% de recettes produites par le club sur ses activités. Nous sommes conscients qu’en ce qui concerne le soutien des collectivités territoriales, nous arrivons à un seuil. Donc la seule voie de développement, c’est de cultiver les ressources privées. Depuis 2 ans, la part des ressources privées a dépassé les subventions publiques dans notre modèle de financement.
Par rapport au soutien des collectivités territoriales, je veux souligner leur investissement sans faille. Tous nos partenaires institutionnels sont toujours derrière nous et par exemple, nous voyons la mairie de Charnay chaque jour et à chaque match. Ils sont toujours à fond derrière l’équipe. Pour les partenaires institutionnels publics, notre qualification en EuroCup est une chance supplémentaire et compte dans la continuité de leur financement, car le rayonnement européen est un atout important pour le bassin mâconnais en termes d’image. Leur soutien économique a d’ailleurs été un critère crucial de notre décision de nous engager en Coupe d’Europe, car c’est une source de coûts supplémentaires et non négligeables pour un club.
Globalement, notre modèle reste un équilibre fragile, qu’il faut toujours veiller à sécuriser et pérenniser pour continuer à avancer dans la professionnalisation du club. C’est pourquoi, nous sommes en réflexion continue pour dépasser le mécénat ou le sponsoring et que nous développons des prestations différentes pour nos partenaires. Par exemple, cette saison sera la deuxième sur laquelle nous proposons une activité séminaires pour nos partenaires, et la saison dernière, cette activité a généré des ressources supplémentaires intéressantes pour le développement du club. Notre partenaire principal, Joker, qui a une relation longue avec le basket français, a organisé leur séminaire national d’entreprise dans nos locaux, soit une centaine d’invités, et cela permet de faire vivre la notoriété du club différemment.
Y a-t-il d’autres activités que vous développez pour diversifier les ressources ?
Tout à fait, nous sommes par exemple en train de développer le basket santé, en collaboration avec la mairie. Nous portons avec eux le projet de faire faire du sport aux gens, notamment les plus de 60 ans. Nous réfléchissons également à développer une activité de formation. C’est un secteur qui est déjà investi par d’autres clubs et que l’on souhaite déployer dans le courant de l’année prochaine. Enfin, il y a l’activité merchandising que le partenariat avec Nike, signé depuis deux saisons, nous permet de développer concrètement au niveau de notre boutique.
Que viennent chercher les partenaires qui s’engagent avec le CBBS ? Est-ce la visibilité, à travers le parcours sportif que vous présentez depuis plusieurs saisons ? Est-ce un ancrage local ? Un réseau d’entreprises ? Et quel est le ticket moyen d’engagement des partenaires privés ?
Le ticket moyen pour nos partenaires représente environ 3.500 €. C’est un montant que l’on a su faire augmenter en même temps que la progression sportive du club. Le CBBS et nos partenaires entretiennent une relation affective, durable. Il y a la volonté commune de construire un lien convivial, presque familial, y compris pendant la soirée partenaires.
Par exemple, lors de ces soirées partenaires, nous n’installons pas des tables mais des mange-debout, de sorte qu’il y ait vraiment des échanges qui puissent se faire entre tous. Nous tenons à tout prix à conserver ce système-là, que les gens discutent entre amis, tout en pouvant s’ouvrir et sourire à d’autres. Il y a des enfants qui jouent dans la salle de basket, c’est festif. La logistique même de ces soirées démontre l’aspect familial, presque artisanal de notre relation aux partenaires. Dès la fin du match, ce sont une quarantaine de bénévoles, dont les dirigeants, qui s’affairent à poser la moquette, à installer les mange-debout… parfois même certains partenaires invités nous aident. C’est une image très familiale que l’on cultive et que l’on veut faire perdurer. Tout en modernisant ce qu’on offre aux partenaires en construisant un club business où les membres peuvent développer des relations commerciales entre eux dans des moments spécifiques. On a donc développé des événements dédiés, une dizaine par an, où les invités développent leur réseau de clientèle.
Aujourd’hui, c’est mon souhait de positionner clairement le club comme pivot entre deux entreprises dans leur démarche commerciale. Je dis aux partenaires de s’appuyer sur nous, et que nous pouvons créer le contact pour une relation d’affaires avec un autre partenaire. C’est d’ailleurs le sens de l’annuaire que l’on a mis sur le site internet. Chacun peut trouver dans le réseau du CBBS la prestation et l’activité dont il a besoin.
Quel rôle joue la Coupe d’Europe dans la stratégie de recrutement des joueuses ?
Les joueuses savent qu’elles vont bénéficier d’une forte exposition contre de grandes équipes européennes. Cet aspect “tremplin” compte beaucoup dans notre attractivité, et compense souvent notre proposition salariale qui est proportionnelle à notre budget. Et de notre côté, la Coupe d’Europe nous permet de détecter des joueuses étrangères quand elles évoluent contre nous ou contre d’autres clubs français, et d’évaluer leurs qualités. La Coupe d’Europe offre une exposition qui dépasse les terrains français.
Quelle stratégie développez-vous autour de la fan expérience pour les spectateurs et les supporters ? Le retour à Charnay va-t-il faire évoluer certaines stratégies ?
Notre approche principale c’est de développer des animations autour du match pour créer le spectacle. Néanmoins, la capacité de la salle n’est très importante et la moitié de nos matchs se jouent déjà à guichets fermés. Donc le club n’a pas une obligation d’aller chercher à tout prix de nouveaux publics, le CBBS a une base fidèle de supporters.
Aujourd’hui, il s’agit d’identifier comment satisfaire les supporters qui ne parviennent pas à s’offrir de billets quand nous sommes sold-out, sans faire évoluer la tarification car l’équilibre prix nous paraît être pertinent.
Comment jugez-vous l’évolution du produit La Boulangère Wonderligue” et quelles suggestions proposeriez-vous dans la relation entre les clubs et la Ligue ?
La formule du championnat évolue cette saison, en réponse à une demande portée par les clubs. Une demande forte parce que notre championnat ne compte que 12 équipes et que la saison est relativement courte. Ce que nous portions comme demande, c’est de pouvoir être plus présents pour nos publics et nos partenaires tout au long de l’année. Il faut construire des modalités de rencontres, de championnat qui soient plus porteuses d’enjeu et d’enjeu positif. Le format de play-downs tel qu’il a été construit la saison passée ne propose pas un narratif très engageant ni pour les joueuses ni pour les supporters.
Le basket français doit faire son évolution en s’adaptant au contexte global où la WNBA prend de plus en plus de place et de joueuses. Aujourd’hui, la majorité des joueuses de l’Équipe de France joue aux États-Unis, où elles bénéficient de conditions, notamment salariales, plus attractives. La fuite des talents s’accentue avec nos jeunes joueuses, qui partent vers le circuit universitaire américain, et les clubs ne les revoient pas forcément avant 3 ans, et ce, malgré le fait de les avoir formées.
Pour souligner les évolutions positives, on peut citer la médiatisation du championnat qui a progressé. L’arrivée du namer, La Boulangère, est une bonne chose qui a apporté un financement et permis de développer la médiatisation du championnat sur la chaîne Sport en France, et les finales qui sont en direct sur La Chaîne L’Équipe. C’est très positif, et je souhaite que les audiences évoluent comme par exemple sur le biathlon, que l’exposition par La Chaîne L’Équipe a fait décoller en France. Et les clubs français réussissent de très beaux parcours en Coupes d’Europe, ce qui contribue aussi au rayonnement du championnat, donc tout cela va dans le bon sens et traduit un niveau global français qui est élevé.
Mais on en revient au défi de la formation. Si le CBBS forme des jeunes joueuses, il faut que cet investissement puisse être compensé en cas de départ à l’étranger. J’espère que l’exemple d’Hugo Besson, qui a été formé par un club voisin, l’Élan Chalon, et dont le transfert a donné lieu à une indemnité compensatoire, pourra servir de jurisprudence aussi pour le basket féminin.
Quel impact attendez-vous de la Coupe du Monde Féminine de Basket-ball ? Pensez-vous que le parcours de l’Équipe de France puisse avoir un impact sur la fréquentation, et vers une nouvelle dynamique du basket féminin ?
Je ne crois pas. Si l’on prend le bilan des JO de Paris 2024, malheureusement, et malgré un parcours qui aurait pu presque se conclure par une victoire des filles en finale, cela n’a pas produit de grandes évolutions sur la saison suivante. La difficulté réside en le fait que nos publics ou les jeunes qui sont susceptibles de prendre des licences après les grandes compétitions, n’ont plus la chance de voir évoluer leurs modèles, les stars de l’équipe de France, dans le championnat national. Si l’on remonte même trois ans en arrière, vous pouviez voir des stars mondiales, les meilleures joueuses du monde dans les salles françaises. Ce n’est plus quelque chose de possible aujourd’hui, et c’est pourquoi l’impact des grandes compétitions se mesure moins à l’échelle des clubs français.


