Promu en Arkema Première Ligue en 2024, le Racing Club Strasbourg Alsace illustre un modèle de développement ancré sur son territoire et attaché à une identité club très puissante. Avec un record d’affluence à 13.613 spectateurs la saison dernière et un budget augmenté en amont de cette nouvelle saison, le RCSA s’affirme aussi comme un des nouveaux moteurs de la croissance de l’Arkema Première Ligue. Pour comprendre l’ambition et la stratégie du RCSA Féminin, ainsi que sa vision de l’écosystème du sport féminin global, SPORTPOWHER© a rencontré Sylvain Carric, manager général du club.
Quelle est la genèse du projet RCSA Féminin ? Pouvez-vous retracer l’origine de la section ?
Il s’agit d’un projet de club, construit à partir de notre école de foot et qui s’est étoffé naturellement jusqu’à la création de l’équipe senior en 2016. En 10 ans, cette équipe fanion a gravi les échelons et nous avons entamé notre troisième saison en Arkema Première Ligue. Il a existé un projet momentané de rapprochement avec le club historique de Vendenheim mais avec l’impulsion du président Marc Keller, le choix a été fait de construire la section féminine du RCSA dès la base, en accord avec l’identité du RCSA.
Depuis 2023, le RCSA est la propriété de BlueCo. Le rachat et l’appartenance désormais à un groupement de clubs en multipropriété ont-ils une influence sur le fonctionnement de la section féminine ?
La crise des droits télé dans le football masculin français a affaibli de nombreux clubs et impacté leur trésorerie comme leur capacité à investir, notamment sur les sections féminines. Le fait pour le RCSA d’être soutenu financièrement pas un actionnaire de l’envergure de BlueCo a permis au contraire de continuer à investir et d’augmenter le budget de la section féminine avec la création de mon poste de manager général, et une dotation de ressources croissantes pour l’équipe professionnelle, ainsi que sur toute la partie amateur de la section féminine.
La proximité avec Chelsea, qui appartient également à BlueCo, permet-elle de créer des liens de nature sportive entre les deux entités ? Ou des synergies au niveau de la formation ?
Pour l’instant, un seul transfert effectif a eu lieu entre Chelsea et le RCSA, avec la signature d’Ève Périsset. Ce transfert n’est pas intervenu dans la même stratégie qui peut unir les équipes masculines entre elles. Néanmoins nous nous sommes déjà rencontrés avec Chelsea Women et l’idée, c’est bien sûr de continuer à grandir en nous inspirant de ce que se construit ailleurs. Nous avons, nous, la chance d’avoir une “grande sœur”, Chelsea Women, dont la performance sportive et économique est un exemple. L’opportunité pour le RCSA de s’appuyer sur leur expérience, leurs connaissances doit nous permettre de grandir aussi en tant que Racing Club de Strasbourg Alsace.
Un modèle économique fondé sur la mutualisation et l’ambition
Vous avez évoqué une augmentation du budget pour la section féminine. Quel est l’ordre de grandeur de cette augmentation ?
Il s’agit d’une augmentation d’environ 30 %, soit un budget pour cette saison 26-27 légèrement supérieur à 3 m€.
Comment se répartissent les ressources du budget de la section féminine ?
Nous mobilisons quatre types de ressources. Tout d’abord les subventions territoriales, comme une majorité de clubs. Il y a aussi les aides fédérales, dont les licences club, allouées par la FFF. La troisième ressource provient de nos partenaires privés, qu’ils soient partagés ou non entre les sections masculine et féminine. Ces ressources commerciales sont en nette croissance. Enfin, afin de garantir l’équilibre budgétaire, la section masculine contribue à notre modèle économique.
La billetterie n’est donc pas un centre de profit dans le modèle économique du RCSA Féminin ?
Non, elle ne l’est pas. Sous l’impulsion du président Keller et la mienne, le club a pris la décision pour cette saison de jouer plus de matchs à la Meinau. Mais aujourd’hui, c’est un investissement car les charges de location et les contraintes logistiques, de sécurité, de remise en l’état de la pelouse, sont forcément supérieures à nos matchs organisés à Molsheim. Nous sommes parvenus à réduire la perte nette, mais ne sommes pas encore parvenus à l’équilibre commercial sur un match à domicile dans le grand stade. Notre stratégie de billetterie permet d’apporter plus d’affluence, de recettes. Aujourd’hui, nous approchons de l’équilibre d’exploitation lorsque l’on évolue à La Meinau.
Vous avez évoqué une logique d’investissement de la part des actionnaires, en citant d’ailleurs la création de votre propre poste de manager général. En ce qui concerne la structuration commerciale et administrative de la section féminine, comment cela se manifeste-t-il ?
Tout est mutualisé dans le club. La mutualisation est un excellent facteur de développement, à condition que ce soit une ambition claire, affichée et partagée par toutes les structures du club. C’est le cas ici au Racing. Les ressources commerciales sont mutualisées, mais nous parvenons à engager des partenaires spécifiques à la section féminine, dont Alsace Lait ou le Crédit Mutuel. Pour organiser la mutualisation des services et garantir notre ambition, depuis cet été, chaque secteur, depuis l’événementiel à la billetterie en passant par le département d’animation jour de match, chaque secteur possède un référent autour du football féminin. Cette agilité nous permet d’avancer encore plus vite dans notre projet de développement.
Pour la prospection de partenaires commerciaux, le club propose des offres distinctes, mais surtout un autre discours qu’avec l’équipe de Ligue 1. Les marques et les gens qui viennent dans le football féminin viennent chercher autre chose. L’important c’est que ces partenariats, même spécifiques, partagent des valeurs communes portées par le RCSA.
Parmi ces valeurs, il y a l’identité territoriale très forte. Si l’on prend l’exemple du partenariat avec Alsace Lait, le sponsor maillot de l’équipe, sur quelles valeurs s’est construit ce sponsoring ?
Alsace Lait est un acteur local qui promeut le développement, la croissance, bien sûr par le rôle des produits laitiers, mais aussi en tant que coopérative. L’association qui est opérée avec notre équipe féminine, c’est un deal gagnant-gagnant. La marque bénéficie d’une cible familiale pour promouvoir une pédagogie autour du bien-manger, ainsi qu’une exposition nationale à travers les canaux de diffusion de l’Arkema Première Ligue. Le club perçoit une ressource financière supplémentaire tout en construisant son ancrage territorial avec des entreprises locales. On peut d’ailleurs citer aussi le Crédit Mutuel avec qui la section féminine vient de s’associer, et qui permet d’engager les discours sur la diversité et la parité dans le milieu professionnel.
Les infrastructures, moteurs du développement
Quelle part ont, dans l’ambition de croissance, les projets d’infrastructures ? Cela fait-il partie de la vision du RCSA de disposer d’un centre de formation spécifique aux féminines, ou une infrastructure médicale, par exemple ? Ou bien privilégiez-vous la mutualisation ?
Il y a deux éléments dans votre question. Aujourd’hui, le RCSA a une vision globale sur les infrastructures de développement. Parce qu’aujourd’hui, les centres doivent être modernisés. Il y a donc une vision globale qui est en train d’être travaillée par le club, à l’intérieur de laquelle on englobe les garçons, les filles, les pros et la formation.
Dans l’existant, il y a déjà eu des actes très importants. Cet été, une pelouse hybride a été livrée pour les féminines, qui garantit des conditions d’entraînement comme à la Meinau. C’est un équipement d’une qualité exceptionnelle. En octobre dernier, le club fait construire au pied de ce nouveau terrain un bâtiment de près de 600 m² dédié exclusivement à l’équipe professionnelle féminine, doté d’une salle de vie, avec des canapés, des télés, des PlayStation, une cuisine, une salle de soins, des vestiaires pour les joueuses, des vestiaires pour les personnels masculins, des vestiaires pour les personnels féminins, des bureaux pour le staff technique et médical, ainsi qu’une salle vidéo.
Aujourd’hui, en termes d’infrastructures, c’est un pas énorme qui a été fait par le Racing pour son équipe professionnelle féminine et autour du football féminin. Très peu de clubs en France peuvent se vanter d’avoir ces outils de travail. En ce qui concerne nos infrastructures de compétition, l’équipe va disputer 7 matchs à la Meinau, 4 de plus que la saison dernière. C’est aussi un investissement conséquent. Pour nos matchs à Molsheim, où la pelouse a été refaite également, un investissement supplémentaire de plus d’1 m€ a été réalisé autour du terrain pour améliorer les conditions de jeu et d’accueil de nos adversaires et de nos publics.
Aujourd’hui, le club et les actionnaires font en sorte de mettre les joueuses, les staffs, toute la partie sportive dans les meilleures conditions pour permettre au RCSA féminin de continuer à grandir. Cette ambition concerne également le secteur médical. Nous disposons de notre propre salle de kiné dans notre bâtiment, avec une équipe qui s’est densifiée autour de deux kinésithérapeutes et un médecin en chef.
Tous ces investissements reflètent la professionnalisation que le RCSA veut structurer autour du football féminin.
Une base de supporters à construire
L’ancrage local du RCSA est essentiel dans la reconstruction du club, avec une identité forte auprès des supporters notamment. Comment se traduit la ferveur des supporters du RCSA auprès de son équipe féminine ?
Avec mon œil extérieur, je ressens cet engouement, cette ferveur. Je la ressens sur les attentes autour de l’équipe féminine. Les fans nous en parlent. Nous devons prolonger le travail mené au niveau du remplissage du stade, et nous pouvons pour cela nous appuyer sur deux groupes de supporters. C’est à nous aussi, à travers ce que l’équipe va afficher sur le terrain, d’aller chercher les gens, de leur donner envie. À l’image du match contre Marseille, qui était un très beau spectacle devant 1 500 spectateurs.
Nous ouvrons les loges pour nos matchs joués à la Meinau, où nous créons une relation de proximité entre nos partenaires et le coach, les joueuses qui viennent se présenter et échanger. Avec la consistance dans nos résultats sportifs, cette relation va encore se bonifier pour créer un vrai lien sur le territoire alsacien.
Le RCSA avait développé une opération de billetterie commune avec le club de Ligue Butagaz Énergie des Piraths en fin de printemps 2026. Comment le RCSA féminin développe son ancrage territorial avec des clubs partenaires, y compris avec d’autres disciplines sportives ?
Aujourd’hui, et ce n’est pas lié qu’au RCSA, le football féminin a besoin de se créer son public. Il faut donc tester des choses, créer, essayer d’aller toucher les gens. Nous avons conscience que le football féminin ne dispose pas de la même base de données de fans que le football des garçons. Il faut donc identifier qui va aimer l’événement, qui va venir, pour quelles raisons, et faire en sorte de faire grandir cette base de données.
C’est l’objectif des actions qui sont faites avec différents sports, avec les sections féminines du territoire, dans nos installations mais aussi à l’extérieur, en amenant les joueuses dans les clubs partenaires. En ce qui concerne les animations, le football féminin professionnel doit innover, créer, accepter de se tromper aussi, pour toucher, faire venir et fidéliser de nouveaux spectateurs.
On dit d’ailleurs souvent que le sport féminin est un laboratoire d’expérience pour la médiatisation et la communication des clubs. Au niveau de la communication, y a-t-il une ligne éditoriale et une direction artistique propres à la section féminine ?
Oui, tout à fait. Le club a installé des collaborateurs dédiés au football féminin au sein du service communication. Nous sommes engagés dans une dynamique où l’on imagine des formats, en mesurant ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas. Pour citer ce qui a marché, il y a l’exemple d’un format “inside” que l’on a réalisé plusieurs fois, qui s’appelle « Au cœur des Bleues ». Ce sont des contenus qui duraient près d’une heure et qui suivaient l’équipe professionnelle féminine pendant plusieurs mois, pendant la compétition, et qui permettent de vivre de l’intérieur ce que les joueuses vivent au quotidien.
L’objectif de nos communications digitales est d’aller raconter une histoire qui engage le public et lui donne envie de découvrir les joueuses aux prochains matchs.
On observe un essor des maillots spécifiques pour les équipes féminines des clubs de football. Par rapport au fort sentiment d’identité qui lie le RCSA à ses supporters, est-ce que c’est une direction que peut prendre le RCSA féminin ?
L’idée centrale du RCSA est de porter une vision globale, qui corresponde aux deux sections. Pour Octobre Rose, par exemple, les joueuses ainsi que les joueurs vont porter des équipements d’échauffement spécialement dessinés pour la campagne de sensibilisation. Mais cela s’inscrit dans une vision globale impulsée par le club, par la famille Keller, dont l’épouse du président, Sabrina Keller et son association Femmes de foot. Femmes de Foot a vocation à féminiser les stades mène pour cela des actions communes avec garçons et filles, systématiquement avec une vision mixte qui se reflète dans nos actions au niveau professionnel.
Le rôle de la co-construction dans la valorisation du football féminin professionnel
Comment la Ligue de football féminin professionnel travaille avec les clubs, avec le RCSA en particulier, pour développer à la fois la médiatisation et la structuration des clubs ? Quels sont les axes de travail que vous avez en commun ?
Le travail de la LFFP est un travail patient, qui ne se fait pas du jour au lendemain. C’est une résonance intéressante avec l’histoire du Racing lui-même qui s’est construit, reconstruit de façon progressive et je dirais intelligente. La LFFP organise des groupes de travail toutes les semaines, où chaque club est représenté, et participe à la co-construction du projet du football féminin professionnel français. Par exemple, en tant que représentant de club, j’ai été intégré à la réforme du format de la Coupe LFFP.
Aujourd’hui, les clubs sont consultés pour faire grandir les compétitions et le football féminin en intégrant notre expérience et une vision de terrain, opérationnelle. Il faut continuer et faire encore plus. Plus sur la médiatisation, sur la communication, sur la valorisation du produit. C’est à nous tous, les clubs, la LFFP, la FFF, de faire en sorte qu’on puisse continuer à grandir pour pouvoir rester une ligue forte en Europe.
Cette capacité à valoriser le produit football féminin passe-t-elle obligatoirement par une autonomisation des sections féminines et la création de sociétés sportives dédiées ?
C’est l’envie et la motivation que l’on a envie de mettre dans le développement du football féminin qui compte. Cette motivation-là, on la retrouve tout autant chez OL Lyonnes, au Montpellier FC qu’au Paris FC ou au Racing Club Strasbourg Alsace. Ce n’est pas une question de modèle mais de volonté et d’ambition. Au RCSA, le projet féminin est porté à bras le corps par la direction et les actionnaires.
Strasbourg a, par sa position géographique, un lien spécifique avec l’Europe. Seriez-vous candidat à une place en Europa Cup, la seconde compétition européenne féminine de club créée par l’UEFA ?
Bien sûr, clairement. Aujourd’hui comme tous les clubs de Première Ligue, c’est une envie affichée et déterminée. Cela ne pourra pas se concrétiser avant 2031 mais nous aimerions que la quatrième place d’Arkema Première Ligue devienne qualificative pour l’Europa Cup. Cela donnerait plus de suspense et plus d’attrait à notre championnat, cela créerait un scénario supplémentaire dans le récit d’une saison. Aujourd’hui les clubs comme Strasbourg ou Marseille qui investissent dans le football féminin ne peuvent pas prétendre rattraper les 15, 20 ans d’expérience du Paris FC, du PSG ou d’OL Lyonnes.
Il est important de conférer à la quatrième place, celle qui valide la qualification en play-off, un statut supplémentaire, car aujourd’hui l’écart sportif avec les autres prétendants au titre national est trop grand. La qualification en Ligue des Champions relève d’une barrière encore trop haute et une quatrième place qualificative pour l’Europa Cup paraît être une juste récompense pour les clubs qui investissent, comme le RCSA oui, mais aussi comme l’Olympique de Marseille, Nantes, Fleury…
L’Europa Cup permettrait aussi de dynamiser le remplissages de stades. Pour un territoire comme l’Alsace, l’opportunité d’affronter l’Eintracht Francfort en quart de finale d’Europa Cup, ce sont 15 000, 20 000 spectateurs garantis dans les stades. Cela offrirait un surplus de visibilité exceptionnel pour notre projet et nos joueuses.



