Alexia Barrier, qui a bouclé en janvier 2026 le Trophée Jules Verne avec un équipage 100 % féminin, brisera un nouveau plafond de verre le 1er novembre en devenant la première femme à participer à la Route du Rhum en catégorie Ultim. SPORTPOWHER© décrypte comment l’initiatrice de The Famous Project développe une vision qui entremêle aventure, sport et entrepreneuriat, dans un écosystème encore peu paritaire.
Le déficit structurel des rôles-modèles féminins dans la voile
Alexia Barrier le dit elle-même : si elle a rêvé dès ses 12 ans de devenir skipper du Vendée Globe, elle ne s’est jamais vraiment projetée dans une course en multicoque, « peut-être parce qu’il y avait zéro femme ». Et malgré la présence de son amie et ancienne coéquipière Florence Arthaud, unique femme victorieuse de la Route du Rhum en 1990, ou la figure tutélaire de Tracy Edwards, les rôles-modèles ont manqué pour guider les carrières des navigatrices en course au large.
Sur le Vendée Globe, bien que les éditions 2020 et 2024 aient compté un nombre record de six participantes, elles ne représentaient que 18 % puis 15 % des concurrents.
Une faible représentativité que l’on retrouve à plus grande échelle dans l’écosystème de la navigation professionnelle. Selon un rapport publié par The Magenta Project en 2026, les effectifs féminins restent minoritaires : moins de 25 % sur The Ocean Race 2023, moins de 33 % en SailGP en 2024. Un déséquilibre jugé important par deux tiers des acteurs interrogés.
Si les courses en équipage affichent un peu plus de mixité, c’est grâce à des quotas imposés, qu’on retrouvera lors de la prochaine Coupe de l’America en 2027 et sur la Transat Paprec, où le sponsor a mis en place la mixité des équipages pour mettre en valeur les navigatrices. Sans eux, les proportions plongent, à l’image de la Sydney-Hobart, où seuls 12 % des équipiers étaient des femmes en 2023, et moins de 10 % des bateaux skippés ou détenus par des femmes.
Ce manque de représentation n’est pas tant lié au manque de pratiquantes qu’à des freins à la professionnalisation : selon le Magenta Project, 61 % des femmes interrogées n’ont jamais été payées pour un travail dans la voile, contre 36 % des hommes. Pour la navigatrice française, c’est là que le déséquilibre apparaît : « dès que des enjeux financiers plus importants entrent en lice, on a plus de mal à continuer à exister ».
Construire son modèle économique, la vision de l’entrepreneuse
Pour Alexia Barrier, la problématique du financement s’est aussi imposée avec le développement de ses projets. Il lui a fallu développer de solides compétences entrepreneuriales, notamment après son premier Vendée Globe : « je n’avais pas vraiment de budget prévisionnel […], pas trop de business plan, une structure de bénévoles autour de moi ». Sa place au sein de la première promotion du Palatine Women Project a contribué à transformer son mode opératoire, elle qui pilote aujourd’hui une trentaine de collaborateurs en pleine campagne et passe 80 % de son temps à être cheffe d’entreprise.

Alexia Barrier et son équipage 100% féminin pour le Trophée Jules Verne, à bord du trimaran IDEC Sport
La conversion d’un rêve en projet entrepreneurial a pris une autre dimension avec The Famous Project et une première participation au Trophée Jules Verne. Au fil du projet, l’idée de constituer un équipage 100 % féminin s’impose comme une évidence. Le CIC, qui veut faire vitrine de l’entrepreneuriat au féminin, IDEC, propriétaire du trimaran, et Sopra Steria font le choix d’investir dans The Famous Project. Alexia Barrier est consciente d’ouvrir des portes : « c’est important pour le sport féminin de trouver des partenaires qui s’engagent comme pour des projets masculins ». Et pour la représentativité : aucun équipage féminin n’avait tenté le Jules Verne depuis sa création il y a 27 ans.
Le prochain cap pour la navigatrice, c’est sa capacité à fidéliser ses partenaires sur le long terme. Le réengagement du CIC, d’IDEC et de Sopra Steria, dans un programme annoncé jusqu’en 2028, est un premier pas. Pour Alexia Barrier, la longévité du partenariat influe sur son échelle : Thomas Coville, sur Sodebo, « a dix fois plus de budget que nous et il a un partenaire qui est avec lui depuis plus de vingt ans ».
Alors que le budget de son programme 2026 atteint 1,8 million d’euros, « équivalent à ceux du milieu de tableau de la classe Imoca », la première concurrente en Ultim de la Route du Rhum veut développer ses ressources pour continuer à cultiver l’ensemble de ses projets en mer comme à terre.
Développer un héritage et des projets « plus grands que soi »
Pour faire vivre son parcours sur le long terme, Alexia Barrier a souhaité créer des passerelles de transmission.
Tout d’abord 4myplanet, une mission qui a joué un rôle essentiel dans sa longévité de skippeuse professionnelle : « Cette association, si je ne l’avais pas, je pense que j’aurais arrêté la voile depuis longtemps. » Conçu d’abord pour fournir aux océanographes des données rares, grâce à des thermosalinographes installés sur ses bateaux lors de ses grandes courses transatlantiques ou autour du monde, le projet s’est doublé d’un volet éducatif : plus de 50 classes suivront sa Route du Rhum.

Alexia Barrier à bord de son ancien bateau TSE – 4myPlanet avant le Vendée Globe 2021. / Crédit Photo : Olivier Blanchet/Alea
Le prochain projet que porte Alexia Barrier est une académie du leadership à Brest, pour partager tous ses apprentissages de capitaine, en mer comme à terre.
Une logique de temps long qu’elle applique aussi à la conduite de ses projets. La navigatrice raisonne désormais en campagnes de trois à cinq ans, pour donner à son équipe « le confort d’une vie un peu plus stable que des projets en one shot ». Avec, déjà, un horizon tracé : des records en équipage en 2027, puis deux tours du monde en 2028.
L’héritage tient aussi dans la visibilité que la navigatrice a offerte à toutes les jeunes filles qui ont suivi The Famous Project. L’arrivée du Jules Verne, en janvier, a eu un retentissement international, et sa portée symbolique a depuis fait l’objet de deux web-séries diffusées sur YouTube et d’un livre, À jamais les premières, publié juste avant le départ de la Route du Rhum. Le Trophée Jules Verne et la participation à la catégorie Ultim sont autant de cailloux blancs semés pour les générations de navigatrices qui la suivront.
Dans un écosystème encore largement masculin, où les rôles-modèles ont tant manqué, l’exemple d’Alexia Barrier montre la voie. « J’ai construit mon opportunité. Si on ne vous la donne pas, allez la chercher et faites-vous votre place », lance-t-elle. L’intense tournée médiatique qui précède le départ va bien au-delà d’un exercice de promotion pour ses partenaires : elle traduit la volonté de la skipper de faire entendre à tout un secteur que la voile féminine mérite d’être soutenue et accompagnée dans sa croissance.
