Le trail féminin change d’échelle. Avec environ 30% de participantes sur son circuit, UTMB Group veut désormais accompagner davantage de femmes vers les longues distances et le plus haut niveau. Une ambition qui passe par une meilleure expérience de course, une progression plus visible des athlètes et une évolution de la culture du trail. À l’approche du HOKA UTMB Mont-Blanc, SPORTPOWHER© a rencontré Karen Merlin-Elmgren, Elite Athletes and Inclusion Programs Manager et Agathe Bougon, Head of Communication chez UTMB Group.
Faire progresser la part des femmes dans le trail
Les femmes représentent aujourd’hui environ 30% des participants sur votre circuit. Comment analysez-vous cette évolution ?
C’est déjà une belle progression, mais nous avons encore beaucoup à faire, en particulier sur les longues distances. Nous devons construire un escalier qui permette de mener progressivement les femmes vers le trail, puis vers des distances de plus en plus longues. NDLR : Cette progression s’inscrit dans une dynamique plus large de féminisation de la course à pied, déjà analysée par SPORTPOWHER.
Les courses qui enregistrent la plus forte participation féminine, autour de 70%, sont des formats d’environ 10 km. Nous savons donc que les femmes ont envie de participer. Mais un premier trail de 20 km représente déjà une distance importante.
Notre objectif est d’atteindre 40% de participation féminine avant 2029. Il faut toutefois regarder les réalités régionales. L’Océanie atteint déjà environ 40%, avec même un 50 km qui a réuni autant de femmes que d’hommes. Les États-Unis se situent plutôt entre 30 et 34%, tandis que l’Europe reste autour de 25%. Nous suivons donc la participation par région et par distance. La progression que nous avons d’abord observée sur les 20 km commence désormais à apparaître sur les 50 km.
Il n’existe pas un dispositif unique qui permettra, à lui seul, de faire évoluer ces chiffres. L’impact viendra de la combinaison de plusieurs leviers : l’accompagnement, la visibilité, le travail avec les directions de course notamment sur la qualité de l’accueil ou la programmation des événements.
Comment vous assurez-vous que les dispositifs répondent aux attentes réelles des pratiquantes ?
Notre méthode consiste à étudier, mesurer, écouter et tester. Nous ne voulons pas définir un plan pour les femmes uniquement depuis Chamonix, avec une équipe qui resterait enfermée dans sa propre culture. Nous nous appuyons sur notre base de données, sur une étude que nous avons menée, sur nos échanges avec les athlètes élites, les participantes, les organisateurs locaux et la commission consacrée aux femmes de la PTRA (Pro Trail Runners Association).
Les réponses sont rarement entièrement blanches ou entièrement noires. Certaines femmes souhaitent davantage de visibilité, d’autres moins. Certaines apprécient un espace ou un événement exclusivement féminin. D’autres préfèrent évoluer dans un cadre totalement mixte. C’est également le cas pour les départs différés. Certaines participantes apprécient l’espace et la visibilité supplémentaires. D’autres souhaitent rester dans un départ commun afin de pouvoir se confronter au classement scratch.
Notre enjeu consiste donc à proposer plusieurs chemins, à observer les effets des dispositifs et à les faire évoluer en fonction des retours.
Quelle est votre approche pour bâtir cet “escalier” entre la découverte du trail et les longues distances ?
Notre vision est une vision à 360 degrés. Nous voulons d’abord attirer de nouvelles pratiquantes grâce à des distances plus courtes et plus accessibles. Pendant le week-end de Monterosa Walserwaeg by UTMB, nous avons par exemple organisé une course exclusivement féminine de 4 km dans les rues d’Aoste. Elle a attiré 1 472 participantes. Pour celles qui viennent de l’extérieur du circuit, ce type de format peut représenter une première étape plus facile à franchir.
Nous devons aussi créer davantage d’occasions pour les femmes de participer pleinement aux événements. Nous observons souvent des couples dans lesquels les deux personnes pratiquent le trail, mais où la femme prend en charge l’assistance de son conjoint. Elle aurait pourtant toutes les capacités pour courir elle aussi.
La programmation peut faire évoluer cette organisation. Il faut permettre à chacun de courir une distance et de jouer ensuite un rôle d’accompagnant. Cela suppose, par exemple, de veiller à ce que les courses pour enfants n’aient pas lieu au même moment qu’un parcours de 20 km. Enfin, il faut accompagner les femmes qui ont déjà terminé leur premier 20 km et pour lesquelles un 50 km, puis une distance plus longue, deviennent envisageables.
Beaucoup pensent devoir franchir un grand nombre d’étapes avant de s’autoriser à prendre un dossard sur un ultra. Les hommes ont parfois tendance à se dire beaucoup plus rapidement : « Je peux le faire. »
Nous voulons renforcer cette capacité de projection, sans faire de l’ultra-performance une obligation. Le projet doit rester compatible avec la vie, le bien-être et les envies de chacune.
Créer une expérience de course adaptée aux pratiquantes
Les conditions d’accueil peuvent-elles réellement faire évoluer la participation ?
Oui, parce qu’elles peuvent transformer l’expérience d’une participante. Une femme peut être parfaitement entraînée et voir sa course dégradée par des toilettes insuffisantes, l’absence d’un espace adapté ou des ravitaillements qui ne répondent pas à certains besoins.
Nous diffusons donc des préconisations précises auprès des événements du circuit. Cela passe par des Women’s Kits (kits d’hygiène féminine) disponibles sur les ravitaillements, des toilettes dédiées, des espaces permettant de se changer avec davantage d’intimité et la présence de femmes parmi les bénévoles.
Avoir des femmes sur les ravitaillements permet de répondre à certaines questions, de mettre les participantes plus à l’aise et d’améliorer la qualité générale de l’accueil. Pendant le HOKA UTMB Mont-Blanc 2026, nous lançons également un Breastfeeding Pass, pour permettre aux femmes qui allaitent de retrouver leur enfant sur certains emplacements du parcours. Leur accompagnant pourra amener l’enfant afin qu’elles puissent allaiter dans de bonnes conditions et poursuivre leur course sereinement.
Ce sont des dispositifs très concrets. Bien accueillir, c’est déjà créer de meilleures conditions de pratique et de performance.
Les contraintes de préparation semblent aussi peser différemment sur les femmes. Comment pouvez-vous agir sur ce point ?
Nous pouvons soutenir des communautés, mettre en relation les pratiquantes et développer un esprit d’entraide.
Il y a aussi une dimension éducative : expliquer comment structurer son entraînement, progresser sereinement et rencontrer des femmes qui sont déjà passées par les mêmes étapes. Il faut aider les femmes à considérer le temps consacré au sport comme un temps légitime.
Notre politique initialement consacrée à la grossesse a ainsi évolué vers une politique plus large autour de la parentalité. Elle prend en compte différents parcours de construction familiale et le temps nécessaire pour récupérer. Une participante peut conserver son accès à une course pendant une durée pouvant aller jusqu’à cinq ans, afin de pouvoir reprendre plus sereinement après l’arrivée d’un enfant.
Start Line Project et Reaching Summits illustrent-ils cette construction progressive des parcours ?
Oui. Ces programmes montrent comment le circuit peut s’appuyer sur des organisations et des communautés locales pour accompagner les femmes dans la durée.
Le Start Line Project, développé autour de Speedgoat Mountain Races by UTMB aux États-Unis, propose un accompagnement structuré : bourses, webinaires, entraînement, espace communautaire et garde d’enfants sur place. L’enjeu n’est pas seulement d’amener les participantes sur une ligne de départ. C’est aussi, voire surtout, de créer un environnement qui leur permette de se préparer, de progresser et de se sentir légitimes dans leur projet.
Nous travaillons également avec Reaching Summits, une organisation suisse qui utilise le sport d’endurance et le coaching comme outils de développement. Quatre femmes suivent ainsi un parcours vers les événements UTMB World Series afin de viser une sélection pour le HOKA UTMB Mont-Blanc 2026, avec plusieurs étapes sur le circuit. Ces programmes apportent du coaching, de la confiance, de la mise en réseau et un accès progressif à des objectifs plus exigeants.
La force du circuit repose sur la combinaison d’un cadre global et d’initiatives locales. Au niveau central, nous fixons des standards communs. Les événements et partenaires locaux développent ensuite les dispositifs les mieux adaptés à leur territoire, tandis que nous faisons circuler les idées et les retours d’expérience entre les courses.
Médiatisation et performance : faire grandir le trail féminin
La médiatisation constitue-t-elle un levier aussi important que l’accès à la pratique ?
La visibilité est l’un des piliers les plus structurants de notre politique. Depuis 2018, nous appliquons une logique de 50-50 dans la diffusion entre la course féminine et la course masculine.
Sur l’UTMB, les femmes représentent environ 15% des engagés. Pourtant, elles bénéficient de la moitié du temps d’antenne et des images produites pendant la retransmission. C’est ainsi que nous luttons contre la sous-représentation. Cette approche rend leur course pleinement visible. Elle permet de suivre les écarts, les stratégies et les moments décisifs avec le même niveau d’attention que pour les hommes.
Lorsque, comme en 2025, la diffusion en direct suit pendant plusieurs heures la bataille entre les premières athlètes, le public découvre leurs profils, leur stratégie et leur trajectoire. Il comprend comment elles sont arrivées à ce niveau, comment elles ont préparé leur course et ce qui les distingue.
La médiatisation agit ensuite directement sur la pratique. Plus les femmes sont vues, plus elles peuvent se projeter vers de nouvelles distances, de nouveaux objectifs et, pour certaines, vers le haut niveau.
Vous observez également une accélération de la performance féminine. Comment la mesurez-vous ?
Nous la voyons notamment grâce à l’UTMB Index. Nous avons fait évoluer cet outil cette année, car nous observons un écart croissant entre les athlètes élites et les pratiquants réguliers.
Cette progression se situerait entre 5 et 10% et elle est encore plus marquée chez les femmes. Le niveau des meilleures femmes progresse donc encore plus rapidement que celui des hommes. C’est très impressionnant. Cette accélération montre que le trail féminin ne progresse pas seulement en volume, mais aussi en densité, en compétitivité et en intensité sportive.
Elle renforce aussi notre responsabilité éditoriale : plus le niveau augmente, plus nous devons être capables de suivre les confrontations, de présenter les athlètes et de donner au public les clés nécessaires pour comprendre la course.
Récemment, Rachel Entrekin a remporté la Cocodona 250 au scratch. Cette performance incarne-t-elle cette accélération ?
Oui. Rachel Entrekin a remporté la Cocodona 250 au classement scratch, femmes et hommes confondus. « Cela n’avait jamais été fait. Mais je me sentais bien et je connaissais cette course. Alors, pourquoi pas moi ? »
Le fait qu’une performance n’ait jamais été réalisée auparavant ne signifie pas qu’elle ne peut pas l’être. Rachel a osé envisager qu’elle pouvait gagner l’ensemble de la course.
Son histoire montre l’importance de la confiance, de la connaissance de soi et de la capacité à déplacer ses propres limites. Des championnes comme Courtney Dauwalter, Ruth Croft, Blandine L’Hirondel ou Camille Bruyas contribuent aussi à cette projection.
En réalité, nous commençons seulement à mesurer tout ce qu’il reste à comprendre sur les capacités des femmes. Le corps féminin demeure insuffisamment étudié, dans la société en général et encore davantage dans le sport. Cela concerne l’entraînement, la nutrition, la récupération, le cycle menstruel, la grossesse, le post-partum ou encore les risques liés à la disponibilité énergétique. Nous soutenons plusieurs travaux et études sur ces sujets.
Pendant la semaine du HOKA UTMB Mont-Blanc, une conférence Ultra Sports Science sera d’ailleurs consacrée au corps féminin et à l’ultra-endurance.
Par quelles mesures le circuit UTMB World Series peut-il contribuer concrètement à créer les conditions d’une carrière sportive durable ?
Nous travaillons sur plusieurs dimensions.
L’équité de traitement tout d’abord. Depuis l’instauration du prize money en 2018, nous appliquons la parité entre les femmes et les hommes.
La deuxième concerne les règles d’accès et la continuité des droits sportifs. La politique de parentalité permet notamment de protéger certains acquis pendant une période liée à l’arrivée d’un enfant et au retour à la compétition.
La troisième est la médiatisation. Le 50-50 dans la diffusion permet de raconter le parcours des femmes avec la même ambition que celui des hommes.
Enfin, il faut mieux comprendre les trajectoires féminines grâce aux données, aux études et aux échanges directs avec les athlètes. La haute performance ne se construit pas uniquement le jour de la course. Elle repose sur un environnement complet : des règles adaptées, des connaissances scientifiques, de l’accompagnement et une visibilité à la hauteur du niveau sportif.
Gouvernance et partenaires : élargir la dynamique du trail féminin
Vous dites que le plan de féminisation ne doit pas s’adresser uniquement aux femmes. Pourquoi est-ce essentiel ?
Parce que nous ne ferons pas progresser la participation féminine en parlant uniquement aux femmes. Le sport féminin n’est pas uniquement un sujet de femmes. La sensibilisation des hommes fait pleinement partie du travail.
Cela commence par des gestes simples : regarder autour de soi et laisser de la place. Sur les lignes de départ, les hommes peuvent avoir tendance à occuper tout l’avant du peloton et à partir très vite. Dire « vous n’êtes pas seuls, regardez autour de vous » constitue déjà une prise de conscience.
Il faut aussi les encourager à observer leur environnement personnel. Une femme autour d’eux dispose-t-elle réellement du temps nécessaire pour pratiquer ? Est-elle systématiquement celle qui s’occupe des enfants, de l’assistance ou de l’organisation pendant qu’un homme court ? Les hommes peuvent contribuer à rendre ce temps possible.
Cette réflexion s’applique aussi à la gouvernance et à la prise de parole. Lorsqu’un homme est invité sur une table ronde, il peut vérifier si des femmes y sont aussi représentées. Le principe « no woman, no panel » est déjà répandu dans de nombreux secteurs. Le sport doit encore progresser sur ce terrain.
Cette réflexion se traduit-elle concrètement sur les lignes de départ ?
Oui. Le sujet des lignes de départ est notamment très important pour notre présidente. Une piste consiste à structurer la ligne de départ afin d’obtenir une représentation plus équilibrée entre les femmes et les hommes à l’avant.
Mais cette solution pose elle-même plusieurs questions. Toutes les femmes ont-elles envie d’être placées devant ? Le stress du départ est-il vécu de la même manière ? Certaines souhaitent prendre leur propre rythme plutôt que de se retrouver au milieu d’un départ très rapide. Il n’existe pas une seule réponse, parce qu’il n’existe pas une seule réalité féminine.
Certains événements expérimentent des départs féminins différés. Certaines participantes apprécient cette visibilité et cet espace supplémentaire. D’autres souhaitent rester dans un départ commun afin de pouvoir se confronter au classement scratch. L’enjeu consiste donc à tester, à écouter les retours et à ne pas imposer un dispositif uniforme.
La présence des femmes dans les organisations est-elle également un levier ?
Oui. Environ 40% des directions de course de notre circuit sont aujourd’hui assurées par des femmes. C’est un chiffre encourageant.
Nous devons faire progresser leur présence à la fois sur les lignes de départ et dans l’ensemble de l’organisation. En France, des figures comme Odile Baudrier (Les Templiers), Catherine Poletti ou Isabelle Viseux-Poletti montrent que le leadership dans le trail est aussi porté par des femmes.
Cela concerne également les bénévoles. La mixité des équipes permet d’avoir une vision plus complète de l’expérience que nous voulons proposer et de mieux répondre aux besoins de l’ensemble des participantes et des participants.
Cette politique représente-t-elle aussi un levier d’attractivité pour les partenaires ?
Absolument car elle fait écho à leurs propres valeurs. Nos partenaires souhaitent encourager la pratique du sport au sens large. Plus un sport attire de pratiquants et de pratiquantes, plus sa communauté, son audience et son attractivité progressent.
Notre partenaire-titre, HOKA, est très engagé sur le sujet. Nous travaillons étroitement avec ses équipes afin de faire progresser la participation féminine. Sa Présidente, Robin Green, est également une femme. Cela montre l’impact que peut avoir la présence de femmes dirigeantes dans l’évolution des politiques d’une entreprise.
Pour les partenaires, cette stratégie permet de contribuer au développement du trail tout en répondant à des enjeux de santé, de performance, de diversité et d’accès à la pratique.
L’enjeu dépasse la communication. Il s’agit de faire grandir le sport, d’élargir sa communauté et de construire une expérience plus attractive pour toutes et tous.

