En 2026, le Schneider Electric Marathon de Paris a atteint un record de participation féminine avec environ 33% de femmes sur la ligne de départ, contre un quart du peloton quelques années plus tôt. Ce chiffre peut encore paraître modeste, mais il révèle une évolution majeure : en France, la pratique du running est quasiment paritaire, et les femmes représentent désormais 63% des néo‑pratiquants, signe que la croissance du marché est largement tirée par elles. La course à pied féminine n’est donc plus un segment secondaire de l’écosystème, mais un marché en plein décollage qui doivent adresser les organisateurs, les équipementiers et les marques hors sport.
Une croissance portée par les femmes, des freins qui restent réels
L’Observatoire du Running 2026 estime à 13,2 millions le nombre de pratiquants en France, soit environ un million de plus qu’il y a cinq ans, et indique que le marché du running a progressé de 17% en un an pour approcher 1,5 milliard d’euros de chiffre d’affaires. Les femmes représentent désormais 48 à 49% de ces pratiquants, et la dynamique récente du marché reste portée par l’arrivée de nouvelles pratiquantes.
Dans le même mouvement, les budgets consacrés à la pratique augmentent et se professionnalisent : celles et ceux qui courent en France dépensent en moyenne plus de 500 euros par an, sous l’effet combiné de la hausse des prix des dossards, de la montée en gamme des chaussures et de la généralisation des montres GPS et des services de coaching en ligne.
Comprendre ce marché suppose de regarder de près comment les femmes pratiquent réellement. Les données publiées par Strava à l’occasion du challenge Sine Qua Non Run 2025 montrent que les femmes adaptent davantage leurs horaires et leurs lieux de pratique, et ont 26% de probabilité en plus de courir en intérieur que les hommes, en raison du sentiment d’insécurité dans l’espace public. Sur les formats compétitifs, elles sont surreprésentées sur 5 et 10 kilomètres. Le marathon est moins accessible pour de multiples raisons, à commencer par le temps disponible nécessaire à sa préparation, un domaine dans lequel les inégalités sont encore réelles. La base de pratiquantes progresse rapidement avec des attentes spécifiques bien identifiées autour de la sécurité, de la santé et de la représentation. Pour les acteurs du marché, comprendre ces réalités est, avant toute chose, la condition d’un positionnement crédible sur ce segment.
Des événements qui intègrent la féminisation comme paramètre de conception
La progression du nombre de femmes au départ des courses ne dépend pas seulement des marques, mais de la façon dont les événements eux-mêmes sont pensés.
L’UTMB World Series a mis en place depuis 2023 une politique « pregnancy/parenthood » qui permet aux femmes enceintes, aux jeunes mères et à leurs partenaires de bénéficier de reports ou de priorités d’inscription sur plusieurs années, sans perdre leurs points de qualification. Sur les courses du circuit, des toilettes réservées aux femmes et des protections périodiques sont disponibles à tous les ravitaillements, des espaces de change privatifs existent sur les bases de vie, et un groupe WhatsApp dédié aux participantes est animé par une référente de l’organisation pendant toute la semaine de course. Plus largement et très concrètement, cet exemple d’investissement dans des équipements adaptés, à commencer par les installations sanitaires, est un essentiel pour les organisateurs désireux d’accueillir des femmes dans leurs événements.
Dans une autre direction mais avec le même objectif d’avoir plus de femmes participantes, le Marathon Pour Tous des JO de Paris 2024 a pour sa part attribué autant de dossards aux femmes qu’aux hommes sur les 42,195 km et 10 km, soit 20 024 participants par épreuve, grâce à des systèmes de tirages au sort configurés pour garantir cet équilibre.
L’organisation de courses 100% féminines comme La Parisienne ou La Marseillaise des Femmes jouent également un rôle clé de « sas d’entrée » pour des milliers de femmes qui débutent en running. Créée en 1997 avec 1 500 participantes, La Parisienne a explosé à plus de 40 000 inscrites en 2014 et rassemble encore environ 25 000 coureuses en 2025 sur un 7-10 km festif au cœur de Paris, avec un thème annuel et 1 200 musiciens tous les 250 m et un positionnement festif. De même, La Marseillaise des Femmes, lancée en 2010, est passée de 5 000 à plus de 9 000 participantes en 2024 (dont 10% d’hommes solidaires), et vise le double en 2026 sur 5,4 km le long du Prado, ce qui en fait la plus grande course féminine du Sud de la France. Ces formats de courses à destination des femmes peuvent représenter un tremplin vers des pratiques régulières. Sans élites, axés sur le collectif et l’absence de compétition, ces courses peuvent lever certains freins à la pratique par les femmes et boostent la féminisation globale du running.
D’autres événements contribuent à élargir la base de pratiquantes par un chemin différent. Courir POUR ELLES et Odysséa ont été créés pour lever des fonds contre les cancers féminins, mais ils sont devenus au fil du temps de vraies portes d’entrée vers la course pour des milliers de femmes. Courir POUR ELLES rassemble chaque année entre 14 000 et 15 000 participantes dans la région lyonnaise, et a mobilisé depuis sa création plus de 165 000 participants pour soutenir plus de 11 000 femmes suivies à l’hôpital. Odysséa organise 12 à 14 étapes en France et en Outre-mer, avec plus de 120 000 participants en 2023 et une collecte dépassant régulièrement 1,7 million d’euros par an pour la recherche et l’accompagnement des patientes.
Les équipementiers : trois façons d’occuper le terrain
Face à une féminisation qui s’accélère, les équipementiers repositionnent leurs stratégies autour des coureuses, à la fois sur le produit et sur le récit de marque, avec des choix qui révèlent des niveaux d’engagement très différents.
Kiprun, la marque running de Decathlon, s’appuie sur la performance de haut niveau comme levier de crédibilité grand public. La marathonienne Méline Rollin, détentrice du record de France du marathon depuis 2024, et la traileuse Blandine Lhirondel, double championne du monde de trail, occupent une place centrale dans les contenus de la marque. Kiprun construit ainsi un discours qui mêle accessibilité et très haut niveau, en s’appuyant sur des records incarnés par des athlètes féminines pour crédibiliser une gamme qui va des chaussures route à plaque carbone aux modèles trail techniques déclinés en versions spécifiques pour les femmes.
ASICS va un cran plus loin en abordant la question par le prisme de la santé mentale et de la continuité de pratique. Avec son programme « Move Her Mind » et sa collection NAGINO, la marque documente via son « State of Mind Index » le fait que les femmes pratiquent moins d’activité physique que les hommes et en tirent moins de bénéfices en termes de bien-être psychologique. La collection NAGINO, développée par des femmes pour des femmes, travaille sur le maintien, les coupes et le confort pour lever des freins très concrets au quotidien, davantage que pour viser la seule performance chronométrique.
HOKA choisit quant à elle le territoire le plus frontal, celui du droit des femmes à courir partout et en sécurité. En 2026, la marque lance le film « A Love Letter to Running » et une campagne autour du HOKA Semi de Paris, mettant en lumière les témoignages de runneuses qui ont renoncé à courir dehors après des expériences de harcèlement. Sur la ligne de départ, HOKA matérialise un « sas manquant », un espace volontairement vide pour symboliser l’absence des femmes qui ne courent plus, en partenariat avec l’association Sine Qua Non.

Campagne HOKA x SINE QUA NON « A Love Letter to Running » avec un espace vide symbolisant les absentes
Ces trois prises de position disent beaucoup du moment que traverse le running féminin. Les marques qui avancent sur ce terrain ont compris qu’ajouter quelques produits ‘pour elles’ dans un catalogue ne suffit plus, et que leur rôle dans la vie des coureuses se joue bien au-delà du produit.
Un écosystème plus large qui se structure autour des coureuses
Au-delà des équipementiers, d’autres acteurs construisent leur positionnement sur le running féminin, avec des approches qui révèlent à quel point ce marché dépasse le seul cadre de la chaussure de sport. Strava prolonge les événements physiques grâce à des challenges connectés : le badge « Run For Equality » de la Sine Qua Non Run transforme les kilomètres parcourus en geste militant, amplifiant la portée des événements bien au-delà des lignes d’arrivée. Des entreprises comme Sanofi ou Harmonie Mutuelle utilisent la course à pied comme levier de santé publique et de prévention, en soutenant des événements militants ou des courses très féminisées.
Dans la cosmétique, Respire, créée par Justine Hutteau, illustre comment une marque peut naître directement de l’observation des comportements et des besoins des coureuses, avant de devenir une référence dans l’hygiène « clean » grand public. La collaboration entre Kiprun, la marque de lingerie menstruelle Smoon et Marine Lorphelin va dans le même sens, en co-concevant des sous-vêtements techniques pensés pour courir pendant les règles, avec une ambassadrice qui est à la fois médecin, marathonienne et créatrice de contenu suivie pour ses prises de parole sur la santé et le sport.
Les créatrices de contenu et les médias spécialisés jouent un rôle complémentaire dans cette dynamique. Ces formats sont très récents et ils contribuent à structurer un paysage éditorial qui n’existait quasiment pas auparavant.
Certaines de ces voix bénéficient d’abord d’une forte notoriété hors sport. Marine Lorphelin et Diane Leyre utilisent la course à pied comme terrain d’expression pour parler santé, corps, confiance et droit des femmes à occuper l’espace public, auprès de communautés très larges. D’autres viennent d’autres disciplines sportives : Laure Manaudou, championne olympique de natation, documente sa découverte du marathon et de la course sur route auprès de communautés déjà sensibles à son parcours. Une troisième génération de créatrices est quant à elle 100% running ou trail : Marine Leleu, Anne Dubndidu ou la traileuse Sissi Cussot parlent entraînement, défis, progression et vulnérabilité à des communautés très engagées, déjà pratiquantes ou en passe de le devenir.
Du côté des médias spécialisés, des podcasts comme Queen of the Mountains, Culotte & Trail ou La Sportive Outdoor abordent aussi bien les sujets techniques que les questions de corps, de cycles, de maternité, de charge mentale ou de légitimité, en donnant la parole à des coureuses et traileuses de tous niveaux. Ensemble, ces profils très différents contribuent à installer le running féminin comme un sujet à part entière, aussi bien pour celles qui débutent que pour celles qui sont déjà bien avancées dans leur pratique.
Ce que ce marché exige réellement des acteurs
Le running féminin attire les marques pour trois raisons qui se renforcent mutuellement : une pratique en forte croissance, un segment encore relativement peu structuré et des attentes spécifiques très identifiées. Transformer ce potentiel en marché durable suppose de dépasser le pinkwashing et les postures de communication déconnectées de la réalité des coureuses.
Les exemples qui tiennent dans la durée ont en commun une compréhension fine de cette réalité : horaires et lieux de pratique contraints, exposition au harcèlement de rue, besoin de communautés sécurisantes, recherche de performance mais aussi de plaisir et de santé, contraintes liées à la maternité ou à la charge mentale. Pour les marques, les organisateurs et les médias, cela implique de co-construire leurs dispositifs avec les runneuses, d’investir dans des produits et des contenus réellement adaptés, et de prendre la parole sur des sujets parfois inconfortables mais centraux dans l’expérience vécue.
Le running féminin est un terrain économique et culturel en train de se structurer, où la capacité à prendre au sérieux les kilomètres des femmes – leurs contraintes comme leurs ambitions – fera la différence entre un coup marketing opportuniste et un avantage stratégique durable pour la filière.
