Le 25 octobre, à Marcel-Deflandre et sous les caméras de Canal+, le Stade Rochelais féminin disputera face au LOU le premier match d’AXA Élite 1 de son histoire. Cette accession valide un projet lancé il y a neuf ans, ancré sur un territoire acquis au rugby et soutenu par tout un écosystème. Pour comprendre ce modèle, SPORTPOWHER© a rencontré Alexandre Barès, manager de la section féminine, et Audrey Barut, troisième ligne du club.
Des Poc’ettes à l’AXA Élite 1, un projet construit pas à pas
La section féminine du Stade Rochelais est née du rapprochement avec le Pallice Océan Club, devenu 100 % féminin après l’arrêt de sa section masculine, et dont les résultats ont fait rayonner la pratique féminine de haut niveau sur le territoire rochelais. Officialisé en 2015, ce rapprochement avec les « Poc’ettes » se conclut deux ans plus tard : l’absorption complète du POC et le passage à l’identité Stade Rochelais se réalisent au moment où la FFR engage une réforme du rugby féminin qui vise à créer des « locomotives régionales ».
Alexandre Barès a pris en main le projet dès ses débuts : « Il y a neuf ans, il y a eu une vraie volonté du club de construire un projet qui amène de la structuration dans la partie féminine, alors naissante au Stade Rochelais. J’ai été chargé de construire ce projet de développement et de performance, qui est encore très d’actualité aujourd’hui. »
Une fois intégrée à la famille Stade Rochelais, la section féminine a bénéficié d’un investissement patient, fondé sur l’ancrage territorial, les partenaires et les collectivités. La progression est régulière : championnes de France de Fédérale 1 en 2015, l’année même du rapprochement, les Poc’ettes accèdent à l’Élite 2, où les Rochelaises s’installent ensuite parmi les meilleures équipes, avec cinq finales en cinq saisons. Le plafond de verre, à la fois sportif et structurel, qui sépare l’Élite 2 de l’AXA Élite 1 ne sera finalement franchi qu’à l’issue de la saison 2025-2026.
Pour Alexandre Barès, l’accession n’a cependant jamais été une fin en soi : « Je pense que c’est juste une résultante. Quand on essaie d’avoir une dynamique de projet, on est obligé de construire, de passer des étapes. Ça passait par la structuration complète du modèle rugby féminin au Stade Rochelais : l’analyse du territoire, des ressources du club, l’étoffement des staffs, et la gestion de ce qu’est la réalité du rugby féminin, un double, voire un triple projet. »
Arrivée de Dax en 2023, Audrey Barut a vécu les trois dernières saisons de cette montée en puissance. Pour elle, le club avait déjà l’envergure de l’échelon supérieur : « En Élite 2, le projet était déjà assez structuré. Les infrastructures étaient là, le staff médical aussi. Nous avions pratiquement autant de moyens, voire plus, que certains clubs d’AXA Élite 1. »
L’accession en AXA Élite 1 ouvre dès lors de nouvelles perspectives de développement pour le projet féminin du Stade Rochelais.
Le territoire rochelais, la spécificité d’un modèle unique
Si le développement de la section féminine s’est inscrit dans la dynamique fédérale amorcée avec la Coupe du monde féminine organisée en France en 2014, puis formalisée par la réforme de 2018, le projet rochelais assume une spécificité essentielle par rapport aux autres clubs adossés à des puissances du Top 14 ou de la Pro D2. Alexandre Barès résume cette spécificité :
« Plus on passe les étapes, plus on se rapproche de l’élite, mais ça reste du sport amateur et pas du sport professionnel. Le projet rugby féminin du Stade Rochelais, c’est le projet d’ici, ce n’est pas le projet du rugby féminin national. Les différences sont claires et nettes avec les grandes métropoles, Bordeaux, Toulouse, Clermont. Nous sommes obligés de travailler sur une logique de construction très liée à notre territoire et aux filles qui participent à ce projet. »
Le défi des doubles projets avec les joueuses étudiantes
Premier handicap, et non des moindres, l’offre universitaire, comme le souligne Alexandre Barès :
« Il n’y a pas de STAPS à La Rochelle. Quand on sait qu’entre 60 et 70 % des filles de haut niveau se destinent à des études liées au sport, on travaille avec 30 % du potentiel. Vous comprenez bien qu’après, il faut se retourner : ça veut dire qu’en interne, il nous faut des entraîneurs performants, qu’il faut former, et qui forment les joueuses. »
L’entraîneur principal et co-architecte du projet féminin s’appuie donc à la fois sur un travail de formation construit dès l’école de rugby (le club compte aujourd’hui plus de 180 licenciées) et sur l’opportunité des « migrations étudiantes » pour pérenniser le très haut niveau en équipe première : « Avant, on avait une part plus importante de joueuses qui étaient issues non seulement des Poc’ettes, mais de la formation moins de 18 ans. Et maintenant, on a une mutation : depuis deux ans, on a beaucoup moins de jeunes joueuses qui restent pour les études, c’est un premier frein. […] On avait un vrai besoin de se restructurer sur notre formation interne, sur l’accompagnement : attirer de nouveaux publics vers la pratique du rugby féminin, être en relation avec les clubs du territoire pour essayer de rayonner à nouveau. Et puis, sur les migrations d’études, pourquoi pas accueillir de nouvelles joueuses. »
Côté formation, le club a structuré une section sportive, une offre en BPJEPS à destination de ses jeunes et vient d’inaugurer un Pôle Espoir rugby féminin. Alexandre Barès en attend beaucoup : « Il y a vingt pôles en France, on a la chance d’en avoir un. Ce sera un point d’appui, non seulement pour continuer le développement, mais aussi pour travailler sur la performance de ces jeunes joueuses et les intégrer au fur et à mesure. »
La ferveur rochelaise, moteur du tissu partenarial
Le territoire rochelais est aussi un atout. La ferveur des habitants autour du club, qui affiche sur son site internet le nombre de matchs de Top 14 consécutifs joués à guichets fermés (121 au 16 octobre 2026), alimente un tissu partenarial local très engagé auprès de l’ensemble de la famille Stade Rochelais. Alexandre Barès en mesure l’effet sur la section féminine : « C’est une force de la manière dont est construit le Stade : on n’est pas sous l’égide d’un seul mécène et de quelques partenaires. On est sur une multiplicité de partenaires, avec aussi des partenaires majeurs qui ont décidé d’accompagner le pôle féminin dans cette démarche de construction. Les nombreuses connexions entre le milieu professionnel et l’association ont permis aux partenaires de s’intéresser aussi à la pratique féminine. […] Ils sont un petit peu sous la même bannière, la bannière du Stade. Et je pense que l’image du Stade, sa façon de gérer le club, facilite l’avènement de nouveaux partenaires qui viennent accompagner cette démarche. »

Le dernier match d’Élite 2 a été joué à Deflandre devant un public acquis aux joueuses – Crédit Photo : Martial Souchard
Dans le sillage de la machine Top 14
Le budget de la section féminine est rattaché à celui de l’association, et non à celui de la société sportive constituée autour de l’équipe masculine de Top 14. Mais avec près de 2 m€, les ressources disponibles permettent de prolonger le travail de structuration entamé, en capitalisant à la fois sur la croissance interne et sur la mutualisation d’infrastructures dédiées à la performance qui ont fait leurs preuves jusqu’au plus haut niveau européen. Alexandre Barès précise l’usage de ces moyens : « Ce sont des besoins pour les déplacements, mais surtout des besoins RH, avec des personnes salariées pour s’occuper de ce projet. Si on veut construire, on ne peut pas construire avec les modalités d’un petit club amateur. Il y a eu un vrai positionnement du club pour accompagner ce développement. »
Pour les joueuses, ces infrastructures sont un atout clé de leur performance, et représentent même un facteur d’attractivité. Audrey Barut en témoigne :
« C’est l’investissement pour les féminines. Il y a à peu près tout pour être bien ici : le suivi sportif, les infrastructures, mais aussi un suivi médical conséquent et adapté pour pouvoir performer. »
Un accompagnement socioprofessionnel dédié aux joueuses
Au-delà de la cellule performance et médicale, le club a mis en place une structure d’accompagnement socioprofessionnel, essentielle au développement des joueuses dans leur vie personnelle et professionnelle. Alexandre Barès en a fait une priorité :
« Un des points d’ancrage, c’était de trouver une personne compétente qui soit mon bras droit pour tout cet accompagnement socioprofessionnel. J’ai la chance d’être accompagné depuis trois ans par Mélanie, qui est maintenant dédiée à 100 % à l’accompagnement socio-pro des filles. Il y a un vrai travail en amont pour se projeter sur les filles qui vont rester, qui vont partir par rapport aux études. Et surtout, quand on les recrute, savoir s’il y a des possibilités ici, que ce soit sur les études ou sur l’employabilité. […] Le rugby, je vais dire, c’est presque accessoire : si les filles n’ont pas chaussure à leur pied, elles ne viennent pas ici. »
Gendarme, Audrey Barut conjugue chaque semaine les deux vies :
« On arrive à trouver des arrangements. Moi, je m’arrange pour prendre mes repos sur les week-ends de match, et je viens m’entraîner le soir, à la fin de ma journée de travail. Il m’arrive d’arriver en retard, certains soirs où je termine à 19 heures et où l’entraînement commence à 19 heures. »
Pour ses coéquipières étudiantes, Audrey Barut souligne le rôle du manager :
« Le club les accompagne en essayant de leur trouver des formations. Au niveau des horaires, elles arrivent à s’arranger pour les week-ends de match. En général, Alex, le manager, arrive à gérer les emplois du temps d’à peu près tout le monde. »
Des partenaires spécifiques, tournés vers la santé et le bien-être féminins
La section féminine peut également compter sur ses propres partenaires, dont Léa Nature, avec un positionnement marqué sur le bien-être et la santé au féminin (Gynocea, Terra Lacta, Skin Clinic). Ces partenaires représentent des opportunités supplémentaires dans le modèle du club, à la fois économiques et au service des doubles projets sportifs, professionnels ou académiques des joueuses. Dès 2021, le club annonçait ainsi un partenariat avec le Groupe E, acteur de l’économie sociale et solidaire, pour accompagner les joueuses vers l’emploi, l’alternance ou le stage.
Cette structuration croissante ne permet pas encore la professionnalisation des joueuses, dans un écosystème du rugby féminin qui reste en construction. Hors des deux joueuses sous contrat fédéral, l’effectif rochelais est amateur, ce qu’Audrey Barut résume sans détour :
« La professionnalisation, on n’y est pas encore. La première raison, c’est l’aspect financier : il faudrait un salaire pour pouvoir nous loger, manger, vivre. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Moi, je pense que je ne connaîtrai pas ça, parce que j’aurai arrêté le rugby. Mais j’espère que dans six ou sept ans, les filles pourront dire qu’en AXA Élite 1, elles jouent au rugby sans avoir besoin de se lever le matin pour aller travailler. »
Mais, comme le montre le recrutement de l’intersaison, ces ressources, qu’il s’agisse des infrastructures ou du réseau partenarial, permettent d’affirmer une ambition sportive en offrant un cadre de vie et d’épanouissement à des joueuses confirmées d’AXA Élite 1 comme à des profils venus de championnats étrangers : l’internationale écossaise Beth Blacklock, passée par les Saracens, l’internationale colombienne Valentina Álvarez, ou encore Natalie Armatage, issue de la ligue professionnelle nord-américaine WER.
Toutes ces joueuses découvriront dès la première journée les conditions du rugby professionnel : le 25 octobre à 17 h 45, face au LOU, à Marcel-Deflandre et sous les caméras de Canal+, en lever de rideau de La Rochelle – Bordeaux-Bègles en Top 14.
Le stade Marcel-Deflandre, une étape pour le rayonnement du projet féminin du Stade Rochelais
Le rendez-vous du 25 octobre est un levier de visibilité très important. Le doublon organisé avec l’équipe du Top 14 obéit pour cela à une logistique unique. Alexandre Barès l’explique :
« Nous sommes en relation avec tous les services qui préparent les matchs des pros. Nous avons vraiment une stratégie de collaborer avec les gens qui organisent au quotidien le rugby professionnel au stade. »
La billetterie représente un défi qu’Alexandre Barès détaille :
« Les places sont déjà, dans la plupart des cas, aux abonnés : ce sont plutôt eux qui vont être là en priorité. Il y a également une démarche du club vis-à-vis des partenaires directs, des institutions, des partenaires qui accompagnent le projet féminin au-delà du simple sponsoring pour faire venir leurs collaborateurs. Nous avons enfin une politique de relais auprès des clubs du territoire, des groupes scolaires, des collèges, des lycées, des autres pôles féminins qui sont en train d’éclore dans la grande région. »
Au-delà de l’affluence, jouer à Deflandre change le statut et le regard autour du rugby féminin, à La Rochelle comme à l’échelle nationale. Audrey Barut en a mesuré l’effet dès la saison dernière :
« Il y a de plus en plus de monde qui regarde le rugby féminin, mais ça dépend aussi des stades. Il y a encore des stades où il n’y a pas de tribune, donc forcément moins de monde. Nous, la saison dernière, on a vu la différence : au stade Marcel-Deflandre, il y avait beaucoup plus de monde que quand on joue à la Plaine des Jeux, où les gens ne sont pas abrités s’il ne fait pas beau. Avec des enfants, c’est aussi plus compliqué. Et puis tout le monde est content de vivre un match dans un grand stade de rugby. »
Une communication qui donne de la visibilité aux joueuses
Dans sa conquête de rayonnement, le club peut aussi s’appuyer sur une stratégie de communication renouvelée et qui offre davantage de place aux féminines : à côté de la page Facebook dédiée à l’équipe, suivie par plus de 10 000 abonnés, un compte Instagram a été créé cette année pour l’association. Les joueuses y construisent leur propre visibilité, comme l’explique Audrey Barut :
« Nous avons un community manager commun avec le Top 14 mais cette année, le club a créé un compte Instagram pour l’association Stade Rochelais, donc les féminines et les catégories plus jeunes qui permet un peu plus de visibilité, plus de contenu réservé au rugby féminin. Les joueuses sont plutôt actives sur les réseaux sociaux : on a un groupe assez jeune, les filles repartagent les stories, ce qui aide la communication. »
La visibilité du rugby féminin est également soutenue par Canal+, partie prenante de la stratégie des doubles affiches. Le diffuseur pourrait d’ailleurs, à terme, compléter son offre par une diffusion en streaming, à l’image de l’Arkema Première Ligue, dont une partie des rencontres est retransmise en direct sur YouTube en complément de Canal+, ou de La Boulangère Wonderligue.
L’opportunité pour les joueuses de La Rochelle, dès le match d’ouverture de la saison, d’apparaître devant leur public sous les caméras de Canal+ est vue comme une chance par Audrey Barut :
« Il faut voir ça comme une chance et se dire que tout le monde n’a pas cette chance-là. Il y a énormément de joueuses de rugby qui ne l’auront pas et qui ne l’ont jamais eue. Nos prédécesseures n’avaient pas cette chance-là. Il faut profiter de chaque moment, parce que ça peut être le seul, et essayer de rendre la fête la plus belle possible. »
Par son ancrage territorial et le rayonnement de sa marque, le Stade Rochelais a offert à sa section féminine les conditions d’une structuration patiente. Le choix stratégique d’installer ses matchs à Marcel-Deflandre traduit l’ambition de donner à ses joueuses une véritable visibilité auprès du public. Les prochaines étapes du développement dépendent désormais du maintien de la section au plus haut niveau, condition d’une exposition médiatique et de ressources croissantes. Audrey Barut le résume :
« Même si l’objectif n’est pas de redescendre, concrètement, il faut se maintenir. Je pense que même pour le développement du club, le maintien pourrait amener encore plus de croissance. C’est comme dans tous les clubs : chaque fois qu’on franchit un cap, on a des moyens supplémentaires. »


