La CAN Féminine 2026 a débuté le 26 Juillet au Maroc, qui accueille la compétition pour la troisième fois depuis 2022. Avec un format élargi à 16 nations participantes, le tournoi est la vitrine d’un football féminin africain qui progresse rapidement, au gré d’investissements croissants. Pays hôte de la compétition, le Maroc se présente d’ailleurs en double locomotive sportive et économique des progrès continentaux. Toutefois, à l’image du report au dernier moment de la compétition au printemps dernier, les challenges restent nombreux. SPORTPOWHER© décrypte les enjeux, les moteurs mais aussi les freins de la croissance du football féminin Africain, avec la participation et l’expertise d’Anima Adjepong, enseignante-chercheuse à l’Université de Cincinnati et spécialiste du sport féminin en Afrique.
Rétribuer la performance, la stratégie de la FIFA et de la CAF pour dynamiser les sélections nationales
Pour l’édition 2026, les dotations totales allouées au tournoi ont augmenté de 67% par rapport à 2024, après une précédente augmentation de 45% entre 2022 et 2024. Dans cette dotation globale (5,8 m$ en 2026), le montant attribué à la nation victorieuse a quadruplé, passant de 500 k$ à 2 m$. Le “prize-money” est l’exemple le plus concret de la croissance de l’investissement réalisé par la Confédération Africaine de Football (CAF), soutenue par la FIFA, en faveur du développement du football féminin.
L’augmentation des dotations financières des tournois féminins agit comme un mécanisme d’incitation direct pour les fédérations nationales. Une incitation déployée au niveau de la Coupe d’Afrique des Nations comme pour la prochaine Coupe du Monde Féminine, dont l’enveloppe globale sera portée à 50 m$ en 2027. Selon Anima Adjepong, “la perspective de ressources financières majeures a incité les fédérations nationales à développer leurs programmes féminins pour faire progresser leurs sélections nationales et viser les qualifications internationales potentiellement plus rémunératrices”.
Au niveau continental, d’autres investissements sont aussi les fruits de la redistribution directe des bénéfices de la FIFA vers la CAF puis les fédérations membres, et de l’interventionnisme de la FIFA en faveur du football féminin initié en 2018. Les fédérations africaines peuvent ainsi être éligibles à des financements pour la construction d’infrastructures, le soutien budgétaire aux championnats, des programmes d’éducation par le football pour les filles ou des bourses de formation pour les entraîneures.
Le rôle des diasporas dans le rayonnement international du football féminin africain
Pour la première fois, la CAN Féminine bénéficie d’une couverture télévisuelle globale et sera visible partout dans le monde. Cet élargissement de la couverture médiatique est le résultat direct de l’exportation croissante des stars de chaque sélection vers les meilleurs championnats du monde, dont la NWSL (États-Unis), la WSL (Angleterre), l’Arkema Première Ligue ainsi qu’en Chine ou en Arabie Saoudite. En NWSL notamment, la zambienne Barbra Banda et la malawite Temwa Chawinga sont des stars du championnat et rassemblent de fortes communautés de fans, soucieux de suivre leurs exploits en sélection.
L’exportation des joueuses africaines est une tendance croissante. Toutefois, comme le rappelle Anima Adjepong, “les flux de joueuses africaines ne sont pas récents. Il y a depuis les années 80 des mouvements intra-africains, avec des joueuses ghanéennes évoluant dans des clubs ivoiriens, où des joueuses kenyanes vont trouver des opportunités sportives et professionnelles en Tanzanie, ou des joueuses de Guinée-Équatoriale qui émigrent vers le Nigéria, et participent ainsi à l’amélioration de leurs conditions de vie.” Selon les rapports de la FIFA, la CAF est la seconde confédération mondiale en termes de transferts “internes” avec par exemple 147 transferts inter-africains en 2025.
L’évolution récente concerne la mondialisation de ces mouvements. Celle-ci est très bénéfique pour l’élévation du niveau global de performance des sélections nationales. En jouant pour les meilleurs clubs du monde, les joueuses africaines apportent ambition et exigence dans l’équipe nationale. D’autre part, la médiatisation de leurs exploits à l’étranger dynamise la ferveur du public à l’occasion des matchs des sélections nationales et crée un engouement auprès des jeunes générations de joueuses. La hausse de pratique féminine au niveau junior participe à la croissance du niveau global national et nourrit ensuite les championnats locaux.
La réforme réglementaire, mécanique efficace pour accélérer la parité dans le football professionnel africain
Au niveau des clubs, un mécanisme moteur dans le développement des ressources du football féminin a été la création de la Ligue des Champions Féminine Africaine en 2021. Celle-ci s’est accompagnée dès 2023 d’une réforme de la Ligue des Champions Masculine obligeant les clubs inscrits à disposer d’une structure féminine au statut professionnel, ce qui implique des infrastructures accessibles, un staff dédié et la garantie de salaires décents. Les effets ont été rapides puisque selon un rapport officiel de la CAF, en 2023-24, 58 des clubs engagés dans les compétitions interclubs avaient intégré une équipe féminine dans leur structure, et 42 clubs ont engagé un partenariat direct avec un club féminin existant.
Pour Anima Adjepong, ces deux innovations ont poussé les clubs professionnels masculins à diriger des ressources suffisantes pour la structuration d’effectifs féminins compétitifs. Ce qui a contribué à l’enrichissement et la structuration d’une partie de l’écosystème, avec des championnats qui ont accéléré leur professionnalisation à travers une élite de clubs organisés et performants.
À l’échelle du continent comme à l’échelle des clubs, les initiatives pour le développement sont aussi portées par des initiatives privées, voire personnelles. Celles-ci peuvent se confondre avec le rôle des instances, et l’on peut ainsi citer l’investissement incarné par le Président de la CAF Patrice Motsepe et propriétaire du club sud-africain des Mamelodi Sundowns et des Ladies Mamelodi Sundowns, championnes nationales incontestables et championnes d’Afrique 2023.
Mais comme l’explique Anima Adjepong, le rôle des fédérations nationales dans le développement des sélections et des clubs féminins est souvent ambigu. Ainsi, il est fréquent qu’après des succès glanés à l’échelle continentale ou nationale, les instances fédérales « népotisent des structures efficaces en plaçant à leur tête des personnalités loyales au pouvoir fédéral, au détriment souvent de figures qui ont incarné des progrès ».
La question de la priorité du football féminin dans la gouvernance du football africain
Les progrès majeurs du football féminin africain ne doivent donc pas masquer des difficultés encore importantes dans la véritable reconnaissance de la place des femmes dans le football en Afrique. En mars 2026, le report à l’été de la CAN Féminine à 12 jours seulement de l’ouverture du tournoi témoigne d’une considération toute relative de la part de la CAF pour les équipes féminines. L’édition 2024 avait d’ailleurs connu des soubresauts similaires avec deux reports successifs pour finir par être disputée en 2025.
La place de la CAN Féminine dans le calendrier des compétitions (6 jours seulement après la finale de la Coupe du Monde masculine) semble ainsi être un écho direct à la considération qui lui est donnée par la CAF. L’exemple de l’ouverture de la billetterie, effective seulement 4 jours avant le (nouveau) début de la compétition, le 22 juillet, est un frein logique à la vente de tickets pour les supporters étrangers (mais aussi marocains) et révèle ses conséquences avec des stades très clairsemés pour les premières rencontres.
Le report et la réorganisation hâtive de la CAN ont aussi eu des conséquences sur la diffusion télévisuelle. Au Royaume-Uni par exemple, la confusion sur l’attribution des droits de la compétition à Channel 4 a généré une frustration importante pour les fans qui souhaitaient suivre les matchs.
Le Maroc, pays-hôte et locomotive de l’investissement stratégique sur le football féminin
À l’opposé des critiques, on trouve le Maroc, qui a érigé le football féminin comme un levier stratégique essentiel de sa politique intérieure et extérieure. Le Royaume a entamé la transformation du paysage de son football professionnel (masculin comme féminin) dès 2009 avec en ligne de mire la possibilité d’organiser sur son sol la Coupe du Monde. Il s’agit d’une volonté à la fois individuelle et institutionnelle puisqu’elle émane directement du Roi Mohammed VI, qui cette année a inauguré une nouvelle académie dédiée à la fédération royale de football marocain, en plus d’un programme visant à construire plusieurs centaines de “city-stades” à travers le territoire. Cette initiative a permis de relancer la formation des jeunes footballeurs au Maroc, en y incluant les filles.
Pour le football féminin, dès 2008 l’ouverture du Centre National du Football Féminin à Maamora matérialise la stratégie de développement initiée par le gouvernement. Et en 2009, une première réforme du championnat féminin marocain voit le jour avec la création d’un “Groupement National du Football Féminin” réuni pour “solutionner une situation de crise économique et sportive”.
En 2019, une nouvelle étape est franchie avec l’inauguration du Centre Royal d’Entraînement Mohammed VI à l’extérieur de Rabat, un investissement d’un montant de 65 m$. Le centre est destiné à offrir aux joueurs et surtout aux joueuses de la sélection marocaine les meilleures conditions de performance et de développement, selon les plus hauts standards internationaux. Parallèlement, dès 2020, le championnat féminin est professionnalisé et devient la Botola Féminine. Le Maroc devient ainsi un pionnier en Afrique. La professionnalisation est accompagnée par le subventionnement massif du championnat par la Fédération (3500 dirhams soit 330 euros par joueuse en première division et 115.000 € par an pour les clubs) afin d’accompagner la progression des salaires des joueuses mais aussi des staffs.
Le Royaume ne s’arrête pas à la seule professionnalisation du championnat et de ses infrastructures et développe une stratégie fondée sur la médiatisation des rencontres en s’appuyant sur les usages du streaming et en particulier de YouTube. L’effort est accompagné par les opérateurs téléphoniques, notamment par Orange, qui développent des forfaits digitaux accessibles et positionnent le football féminin au cœur de leur communication publicitaire.
Un écosystème sportif global et des résultats probants
Pour le Maroc, l’enjeu d’image internationale est un moteur de la stratégie déployée sur le sport et le football féminin. D’abord, dans la perspective d’accueillir la Coupe du Monde Masculine, le Maroc va témoigner auprès de la FIFA de la qualité de ses infrastructures en étant particulièrement volontariste sur l’accueil des compétitions internationales féminines de U17 à U20, puis de la CAN avec 3 éditions consécutives depuis 2022.
Sur la scène géopolitique globale aussi, le royaume fait de l’inclusion et de la parité des éléments clés de son image internationale, “en vertu de la culture qui professe plus que jamais l’égalité des sexes et l’émancipation de la femme”. Le sport est un instrument essentiel pour atteindre ces objectifs et le pays développe en collaboration avec l’Agence Française de Développement (AFD) des programmes mêlant sport et inclusion, comme l’Académie LEAD Maroc à la périphérie de Casablanca.
Depuis plusieurs années un écosystème sportif global se construit au Maroc, symbolisé par la conférence “Sport, Football et intégration africaine” organisée à Rabat en 2025 par l’Agence Marocaine de Coopération Internationale. Cette année, le sommet Game Time Africa, réunit à nouveau à Rabat les dirigeants du “sport-business” africain. Le football féminin est lui aussi l’objet d’un fort bouillonnement institutionnel depuis le premier symposium sur le football féminin, organisé à Marrakech en 2018 sous la présidence de l’icône marocaine Nawal El Moutawakel (championne olympique sur 400 m haies à Los Angeles en 1984).
La capacité à fédérer tous les acteurs et à impulser les initiatives économiques positionne le Maroc en leader continental du football féminin. Les résultats sportifs, avec une qualification en huitièmes de finale à la Coupe du Monde 2023 puis une finale à la CAN 2024, récompensent la qualité de l’investissement. Et suscitent un engouement populaire majeur : 20% de pratiquantes supplémentaires par an depuis 2010 et surtout, en 2024, 30% des ventes de maillots de l’équipe nationale marocaine étaient ceux de la sélection féminine.
Lors de cette CAN Féminine 2026, le gouvernement marocain veut capitaliser sur cette ferveur en proposant des tickets accessibles, entre 2 et 5 euros.
La CAN Féminine 2026 symbolise la croissance soutenue du football féminin en Afrique. Fruit d’investissements à la fois continentaux, institutionnels et d’initiatives privées, le football féminin africain se professionnalise et se structure. Ses stars évoluent désormais dans les meilleurs championnats, ce qui crée de nouvelles figures d’inspiration. Au Maroc, pays-hôte, le football féminin est un outil de leadership et inscrit le royaume dans le grand bal des puissances sportives.



