En mars 2026, l’équipe St Michel – PREFERENCE HOME – Auber93 a opéré un virage stratégique inédit dans le sport professionnel français en annonçant se consacrer exclusivement à son équipe féminine. Pour éclairer sur les motivations et les objectifs de cette évolution, SportpowHER a interrogé Charlie Nerzic, Directeur Général Adjoint du Club d’Aubervilliers 93.
Détentrice d’une identité unique forgée par son statut de club ancré au cœur du tissu de Seine-Saint-Denis, l’équipe St Michel – PREFERENCE HOME – Auber93 témoigne du développement rapide du cyclisme professionnel féminin. À la veille du Tour de France Femmes avec Zwift, Charlie Nerzic présente un projet sportif et sociétal plein d’ambition.
Quelle est la genèse de l’équipe féminine de St Michel – PREFERENCE HOME – Auber93, et quand a-t-elle vu le jour ?
Charlie Nerzic : Tout d’abord, notre spécificité, par rapport à une majorité d’équipes masculines et féminines, c’est que nous sommes un club municipal, situé au cœur de la banlieue parisienne à Aubervilliers. C’est un point important, parce qu’en réalité l’équipe féminine n’est pas sortie de terre en 2022 : elle est professionnelle depuis 2022, mais avant cela, nous avons eu une équipe de division nationale, le plus haut niveau amateur, pendant dix ans, depuis 2012. Nous avons remporté la Coupe de France amateur et nous avons été un acteur majeur du circuit amateur féminin, avant de prendre la décision de devenir une équipe professionnelle l’année de recréation du Tour de France Femmes.
Cela a eu pour effet un changement d’échelle majeur : nous avons opéré chez les coureuses le même cheminement que celui que nous avions fait chez les hommes dans les années 80 et 90. Le sport en général était en retard sur la question de la féminisation et de la professionnalisation du secteur féminin. Avec vingt ans de retard sur les hommes, les femmes ont suivi ce même processus.
Le retour du Tour de France Femmes a-t-il été le principal élément déclencheur de votre passage chez les professionnelles ?
Charlie Nerzic : Pas nécessairement. Nous avions pris cette décision en amont et, pour être tout à fait sincère, nous pensions que nous ne serions pas éligibles à l’invitation pour le Tour dès la première année. Nous pensions que cela fixait un cap intéressant pour construire l’avenir, mais pas dès l’an un. Puis, nous avons réalisé un début de saison intéressant, et rapidement nous nous sommes rendu compte que nous avions des arguments à faire valoir auprès d’ASO. Cette candidature, qui s’apparentait à un défi inatteignable, s’est révélée réalisable. Nous n’avons pas créé l’équipe parce que le Tour de France Femmes arrivait. En revanche, nous sentions que c’était le bon moment, qu’il se passait quelque chose et que cela permettait d’offrir un coup de projecteur à la structure.
Après professionnalisation en 2022, comment s’est imposé, quatre ans plus tard, le choix stratégique de vous consacrer exclusivement à l’équipe féminine ? Est-ce une réponse directe à l’inflation des coûts sur le circuit continental masculin, ou y avez-vous vu une réelle opportunité de développement liée à la croissance du cyclisme féminin ?
Charlie Nerzic : C’est un tout. Nous sommes un club, ce qui signifie que nous avons un conseil d’administration, un président, des adhérents, ainsi que des partenaires publics et privés. Comme chaque année, nous présentons un projet sportif qui doit être en phase avec le mandat de la structure. Nous sommes basés en Seine-Saint-Denis, à Aubervilliers, une ville confrontée à de multiples défis. En particulier, la dimension d’impact social de nos actions est fondamentale. L’équipe professionnelle, qu’elle soit masculine ou féminine, doit jouer un rôle de locomotive chez nous : elle attire les projecteurs sur la structure et génère des financements. Un partenaire qui s’engage avec nous ne soutient pas uniquement l’équipe professionnelle puisque les enfants de l’école de vélo portent le même maillot.
Notre rôle est d’apporter de la visibilité, c’est un véritable projet d’identification. Aujourd’hui, le sport féminin a une mission essentielle, celle d’ouvrir le champ des possibles pour les jeunes filles et leur offrir des figures d’identification. Quand Pauline Ferrand-Prévot a remporté le Tour de France Femmes l’an dernier, cela a montré à de nombreuses jeunes filles que le cyclisme est accessible.
En ce qui concerne la décision de ne conserver dans le secteur professionnel que l’équipe féminine, il faut comprendre le tournant pris par le modèle économique du cyclisme professionnel depuis plusieurs années. Nous constatons d’un côté, chez les hommes, une inflation des coûts astronomique. Notre équipe professionnelle masculine opérait avec le même budget depuis plus de dix ans, quasiment à l’euro près. En comparaison, le budget de Decathlon a été multiplié par au moins trois en dix ans, et celui de Groupama-FDJ par au moins deux. Nous, nous sommes restés à valeur constante, ce qui revient à dire que nous avons divisé notre budget par deux.
Ce n’est pas le niveau de nos coureurs masculins qui a baissé, il n’a jamais été aussi élevé. Mais face à des équipes dont les budgets augmentent aussi fortement, nous n’avons plus la possibilité d’être aussi compétitifs en termes de victoires finales sur les grandes courses.
Le budget est-il donc réorienté entièrement vers le secteur professionnel féminin ?
Charlie Nerzic : Non, même si nous voyons le cyclisme féminin progresser très rapidement. Nous sommes dans le bon wagon depuis des années, mais face à la concurrence qui s’intensifie, il fallait réfléchir à la manière dont nous allouons nos ressources. Le niveau le plus complexe à financer est le niveau intermédiaire, celui qui est le nôtre aujourd’hui. Nous avons donc souhaité prendre acte de l’évolution du cyclisme masculin et faire le pari que, pour rester dans le bon wagon chez les coureuses, il fallait concentrer nos moyens sur ce secteur.
Nous sommes conscients que c’est un choix lourd, et d’abord pour nous : nous refermons un chapitre important de l’histoire du club, avec plus de trente ans d’existence depuis la première participation au Tour de France hommes, une victoire d’étape et des dizaines de coureurs formés chez nous. Nous envisageons cela comme un passage de témoin : la locomotive du club devient l’équipe professionnelle féminine. Nous avons gagné une étape du Tour chez les hommes avec Cyril Saugin. Pour nous, la prochaine s’accomplira peut-être grâce à une Emilie Morier, une Alison Jackson… car nous voulons gagner une étape du Tour chez les femmes.
Le dernier point qui a guidé notre décision concerne la vie interne du club et ses sections qui ont besoin de respirer. Nous avons une équipe BMX qui évolue en National 2 et que nous souhaiterions faire monter en National 1 l’an prochain, afin d‘accompagner l’émulation et les résultats, portés par des pilotes qui performent. Nous voulons également recréer une équipe de division nationale chez les hommes, que nous avions dû arrêter faute de moyens, parce que c’est notre mission en tant que club de former des jeunes et d’être présents sur le circuit national amateur.
L’exposition médiatique est un facteur encore plus essentiel dans le cyclisme que d’autres disciplines du sport professionnel. Sur quels leviers vos partenaires s’engagent-ils aujourd’hui ? Valorisez-vous également l’impact sociétal et l’ancrage territorial de la structure ?
Charlie Nerzic : Nos partenaires nous interrogent depuis quelque temps sur l’efficacité de leur investissement en termes de visibilité. Ils sont conscients que si nous concentrons nos moyens sur une équipe professionnelle féminine qui a accès à un calendrier médiatique d’envergure, le retour sur investissement est évidemment beaucoup plus important pour eux. À ce titre, notre modèle économique est d’ailleurs très dépendant de notre participation au Tour de France Femmes, gage de visibilité majeure.
Mais il est fondamental de rappeler notre vocation sociale : c’est notre raison d’être en tant que membres du dispositif “Grand Partenaire” du Département de Seine-Saint-Denis. Ce dispositif valorise notre impact réel sur le territoire et nous confère une part importante de ressources. Nous disposons d’un éducateur salarié qui intervient dans une sélection d’écoles de la ville d’Aubervilliers pour apprendre aux enfants à faire du vélo, cela fait trente-cinq ans que nous le faisons, bien avant que cette notion d’impact social ne devienne un argument marketing. Grâce à nos éducateurs, ce sont des milliers d’enfants qui ont appris à circuler à vélo dans l’une des villes les plus accidentogènes de France. Pour un partenaire tel que PREFERENCE HOME, acteur de la promotion immobilière en Île-de-France et porté par un président-fondateur passionné de vélo, cette dimension d’intégration en Seine-Saint-Denis est capitale.
Pour les partenaires privés, ce n’est pas la dimension fondamentale de leur engagement, mais ils nous rejoignent car cela participe pleinement à notre identité. Nous ne sommes pas une équipe comme une autre : il suffit de venir dans nos locaux à Aubervilliers pour le comprendre, nous occupons un bâtiment en briques qui possède le charme et l’âme de la banlieue parisienne. Au-delà d’être cité et vu, l’enjeu est d’être perçu comme un projet porté par des gens vaillants, qui ont du panache. Le dernier championnat de France témoigne de l’engagement de nos coureurs et la façon dont ils abordent la course, avec toujours la volonté d’être audacieux.
Ce panache à la française, les partenaires l’apprécient car ils sont aussi passionnés que nous. De plus, nous sommes adossés à une marque puissante et patrimoniale : St Michel. Tout le monde connaît St Michel, c’est la France des clochers, de nos territoires, de nos souvenirs. C’est à l’image du Tour de France : cela existait il y a cent ans, cela existera encore dans cent ans.
Est-il complexe de démarcher des sponsors internationaux, notamment nord-américains, pour un club dont l’identité est si fortement ancrée localement ?
Charlie Nerzic : Nous avons récemment choisi un axe de développement précis : créer un pont entre la France, l’Europe et l’Amérique du Nord. Nous rencontrons des personnes très intéressantes, passionnées et dotées d’un réseau incroyable, qui n’ont pas de moyen d’exprimer cette passion sur le territoire américain. Aux États-Unis ou au Canada, il y a très peu de courses. Ces partenaires cherchent de la visibilité, mais aussi un accès au cyclisme européen : c’est pourquoi nous ne pouvons pas perdre le fil de la progression et de la croissance que nous connaissons chez les coureuses. Par exemple, nous effectuons notre stage d’avant-Tour dans le Colorado, à Boulder, en lien avec une marque de nutrition qui est un soutien majeur, Skratch Labs. Ils ne sont pas distribués en Europe, mais très puissants aux États-Unis, au Canada et en Océanie. Avec eux, nous construisons la notoriété de la marque à l’international, car c’est là que réside la force de notre sport : les courses ont lieu en Europe, mais la résonance dépasse largement les frontières. Le Tour de France, c’est cent quatre-vingts pays de diffusion.
Pour nous, la recherche de partenaires c’est le fruit de rencontres : au fil des courses et de nos échanges, nous rencontrons des personnes qui partagent notre passion du vélo. Nous avons rencontré Allen Lim, l’un des fondateurs de Skratch. C’est un passionné de vélo qui garde également un œil, pour la fédération américaine, sur la détection de jeunes coureuses américaines en vue des Jeux olympiques de Los Angeles. Les États-Unis sont un pays qui aime la performance et les investisseurs sont prêts à allouer des budgets importants pour construire un écosystème cohérent, surtout dans la perspective des JO de Los Angeles 2028. Il y a aussi une culture de la philanthropie qui s’exprime différemment qu’en France, et pour les partenaires que nous avons emmenés dans nos locaux à Aubervilliers, à qui nous avons expliqué que le mercredi, des enfants des cités portent le même maillot que celui financé chez les professionnels, c’est un modèle qui leur rappelle celui de leurs fondations et qui les a beaucoup séduits.
Parmi vos partenaires importants, il y a aussi Premier Tech. Quelles sont les relations qui vous unissent ?
Charlie Nerzic : Premier Tech développe sa visibilité avec son équipe engagée sur le WorldTour, mais parallèlement, au Canada, la marque soutient des projets plus locaux, avec une forte dimension nationale. Elle soutient aussi de nombreux athlètes individuellement, sans recherche de visibilité. Nous avons une discussion avec ses dirigeants car nous comptons plusieurs Canadiennes dans l’équipe, notamment Alison Jackson, multiple championne du Canada et championne en titre jusqu’à juin dernier. Notre collaboration permet de co-construire un échelon intermédiaire, entre le niveau WorldTour et le circuit canadien pour ces athlètes. Il est apparu à Premier Tech que nous disposons de la structure idéale pour optimiser cet accompagnement. Je suis très fier de fédérer autour d’Auber 93 des passionnés, qui s’investissent avec nous et qui prolongent notre identité et notre philosophie.
Bien que le cyclisme soit souvent jugé conservateur, certaines structures, à l’image d’Unibet Rockets chez les hommes, innovent massivement en matière de communication. Est-ce un modèle qui vous inspire, et comment envisagez-vous votre propre stratégie de contenu sur les réseaux sociaux ?
Charlie Nerzic : Nous venons aussi d’un cyclisme qui fonctionnait à l’ancienne : il y avait des coureurs, un encadrement technique, une direction, et nous ne nous encombrions pas avec le juridique, le marketing, le merchandising ou l’hospitalité. Mais tout cela a évolué. En nous concentrant sur l’équipe professionnelle féminine, nous allons pouvoir attribuer davantage de budget à la partie marketing et développer une stratégie différente sur le plan structurel. Quand nous regardons ce que fait Unibet, c’est très intéressant : ils ont rafraîchi le discours des équipes. Nous allons nous aussi mener un travail de réflexion sur la direction artistique. Nous avons une chance : nous portons le nom “Auber 93”, une marque qui parle à tout amateur de cyclisme et sur laquelle nous voulons capitaliser. Beaucoup de structures naissantes ont besoin d’inventer leur identité. Nous avons au contraire la chance de disposer d’une mine d’or : notre identité, le projet, la dimension sociale, les valeurs, l’engagement et l’historique d’Aubervilliers 93.
L’essor du cyclisme féminin s’accompagne d’une structuration syndicale forte, qui a permis de rehausser significativement le salaire minimum des coureuses. Vous l’avez dit, on ne peut pas professionnaliser un secteur dans la précarité. Mais d’un point de vue comptable, cela exige des efforts financiers accrus. Comment absorbez-vous cette évolution structurelle ?
Charlie Nerzic : Aujourd’hui, nous évoluons en tant qu’équipe Women’s ProTeam UCI. Le minimum fixé par l’UCI à ce niveau est de 22 000 €, ce qui est inférieur au SMIC français. J’ai fait partie de ceux qui ont milité, du côté du syndicat des équipes professionnelles en France, pour qu’il y ait un salaire minimum décent au sein du peloton féminin. Le salaire minimum de la catégorie WorldTour, fixé à 38 000 €, constitue le seuil minimum pour le très haut niveau. Nous ne l’envisageons pas comme un plafond : les rémunérations augmentent chaque année et je pense que nous ne sommes pas encore à la valeur réelle du marché.
Il y a deux batailles à mener pour les équipes : rehausser les indemnités de participation, car nous sommes des acteurs incontournables des épreuves, et créer un modèle basé sur une véritable clé de répartition des droits TV. – Charlie Nerzic, Directeur Général Adjoint du Club d’Aubervilliers 93
Cette revalorisation des rémunérations trouve-t-elle un écho chez les organisateurs d’épreuves, alors que les prize money sur des événements majeurs comme le Tour de France Femmes restent encore relativement faibles ?
Charlie Nerzic : Non. Le prize money n’est pas une ressource pour les équipes, dont les budgets sont avant tout constitués par le sponsoring. Il y a deux batailles à mener pour les équipes : rehausser les indemnités de participation, car nous sommes des acteurs incontournables des épreuves, et créer un modèle basé sur une véritable clé de répartition des droits TV. En attendant cette évolution, la seule option que nous ayons tous, c’est de trouver davantage de financements auprès des partenaires privés.
Quelles passerelles ou structures de formation comptez-vous mettre en place pour lier l’équipe professionnelle aux échelons amateurs et aux catégories de développement ?
Charlie Nerzic : Aujourd’hui, le centre de formation tel qu’on le connaît au football n’existe pas vraiment dans notre discipline. La structure la plus proche de ce modèle est le club de Nantes chez les hommes, qui bénéficie du label « centre de formation », c’est le seul club cycliste en France à l’avoir. Aujourd’hui, chez nous, le lien est davantage identitaire qu’axé sur une trajectoire de carrière. Notre meilleur scénario pour l’avenir serait de créer une équipe nationale chez les coureuses afin de constituer un vivier. Nous allons commencer par restructurer notre action chez les juniors, les 16-17 ans, hommes et femmes, pour essayer de faire émerger des personnalités capables de suivre un parcours de haut niveau, mais pas uniquement. Nous avons conscience que le sport ne se résume pas à l’élite. Il est capital pour nous qu’il y ait aussi des pratiquants de loisir, qui prennent du plaisir. C’est la fierté de porter un maillot qui, chez nous, est identique à celui d’une équipe professionnelle que nous voyons à la télévision. Je trouve cela assez puissant : affirmer qu’il n’y a pas d’un côté les clubs de loisir et de l’autre les structures professionnelles.
Il faut cultiver la fierté de mettre le maillot, le même que celui des coureuses professionnelles, et participer à la course de son village. C’est cela, la beauté du sport. Ce que nous essayons de transmettre avec le club, c’est que le sport dépasse le cadre du haut niveau. Les enfants ne sont pas obligés d’être inscrits dans un projet de sur-performance dès le plus jeune âge.
Néanmoins, nous pouvons bien sûr suivre cette filière d’accompagnement vers l’élite, il est important que nous soyons cet acteur qui permet aux enfants de découvrir l’exigence du haut niveau, et pourquoi pas d’en faire leur métier. Nous insistons beaucoup sur le fait que faire carrière dans le sport ne se limite pas à être athlète professionnel : au sein d’un club, nous pouvons être juriste, mécanicien, assistant ou s’occuper de la logistique. C’est un discours que nous diffusons à chaque rencontre auprès des établissements scolaires.
Dans un écosystème en pleine mutation, où le cyclisme féminin professionnel capte de plus en plus de valeur, l’équipe St Michel – PREFERENCE HOME – Auber93 déploie une stratégie nouvelle pour son secteur professionnel tout en défendant un patrimoine, une identité et des valeurs essentielles à son ancrage territorial et associatif. En développant ses ressources économiques, l’équipe du directeur général adjoint Charlie Nerzic veut capitaliser sur la dynamique de croissance du cyclisme féminin et maintenir des ambitions sportives élevées dans un fort contexte concurrentiel.



