La quatrième saison de la série Ted Lasso, 13 fois récompensée aux Emmy Awards, sera centrée sur l’équipe féminine de Richmond, le club de fiction qui sert d’intrigue à la série depuis ses débuts. Cette nouvelle intrigue témoigne de l’importance acquise depuis 2020 par le football féminin aux États-Unis et dans le monde. En s’imposant dans un nouvel objet culturel majeur, le sport féminin démontre aussi qu’il a intégré avec succès la pop-culture, un champ essentiel de la représentativité pour cultiver les rôles-modèles des jeunes générations. Pour comprendre comment le sport féminin a conquis les nouveaux imaginaires de la pop-culture, SPORTPOWHER© analyse les différentes représentations du sport féminin dans les champs du cinéma, des séries, de la littérature de fiction, des jeux-vidéos et de la musique.
La richesse oubliée de la relation entre le cinéma et le sport féminin
Les liaisons entre les studios de production et le sport féminin en particulier aux États-Unis sont relativement riches. On peut citer en particulier un film basé sur le sport féminin récompensé aux Oscars : “Million Dollar Baby”, sorti en 2004 avec Hillary Swank dans le rôle de la boxeuse Maggie Fitzgerald. On peut ajouter une référence du cinéma indépendant, le film Girlfight (2000) porté par Michelle Rodriguez. Ces deux exemples présentent la boxe féminine comme le cadre idéal pour construire un récit de sportive à rebours des normes de genre.
En 2024, c’est le tennis féminin qui a servi de cadre à “Challengers”, nommé aux Golden Globes. On peut d’ailleurs voir à travers le choix du tennis l’influence considérable de la WTA parmi la génération Z. L’impact médiatique des championnes comme Serena et Venus Williams, mais aussi Naomi Osaka, Coco Gauff ou Aryna Sabalenka fait donc évoluer les représentations possibles du sport féminin gagnant chez les scénaristes et les producteurs.
Côté britannique, on peut évidemment rappeler le succès de “Joue-la comme Beckham” qui avait mis en avant l’impact culturel du football féminin au Royaume-Uni. Une suite est prévue en 2027 pour “surfer” sur l’essor du football féminin outre-Manche. Enfin, la croissance de la WNBA trouve un écho dans la suite du film culte sur le basket-ball “Space Jam” où l’on retrouve un personnage joué par la légende Diana Taurasi.
La création française a également produit plusieurs œuvres ayant pour cadre ou intrigue le sport féminin de haut niveau. C’est le cas du biopic “Marinette” (2023), mais aussi de “Comme des garçons” (2018) et inspiré des pionnières rémoises en championnat de France de football. Si le football offre un terrain privilégié pour raconter des histoires de sport féminin, d’autres productions majeures existent à propos de la danse (Houria, 2022) ou l’équitation (Tempête, 2022).
Sport féminin en séries, caméos et nouvel objet culturel
Les séries sont le premier poste de consommation audiovisuelle : 78% du temps de visionnage annuel européen leur est consacré (source : Observatoire Européen de l’Audiovisuel), et c’est même 80% aux États-Unis (source : Nielsen). Montrer une équipe professionnelle de football féminin dans une série à échelle mondiale comme Ted Lasso normalise donc la discipline et participe à sa légitimité dans les représentations disponibles pour les jeunes filles.
Plus tôt, le catch féminin avait été mis à l’honneur sur Netflix avec la série Glow de 2017, comme le baseball avec l’histoire fictive de Giny Baker dans la série Pitch diffusée sur la Fox en 2016.
Avant qu’il ne soit au cœur des intrigues et des scénarios, le sport féminin avait déjà été représenté dans des séries majeures, mais sous la forme de “caméos”, des apparitions clins d’oeil à destination des fans. Ainsi, à la télévision, plusieurs championnes ont été “guests” dans les Simpsons : Michelle Kwan, Alex Morgan, Megan Rapinoe, Serena Williams, pour ce qui constitue une reconnaissance essentielle dans la pop culture mondiale. Être “simpsonisé”, c’est être sûr de son impact dans la société américaine. On peut enfin citer les apparitions de Caitlin Clark dans l’émission phare du paysage télévisuel américain Saturday Night Live, qui ont participé à l’introniser comme personnalité phare du sport US.
Le sport féminin dans la littérature populaire : de nouvelles incarnations de l’imaginaire ?
Au-delà du champ audiovisuel, le sport féminin investit de manière croissante les différentes formes de la littérature populaire de fiction. On observe ainsi deux principaux terrains d’influence du sport féminin littéraire : les mangas et un nouveau segment d’édition particulièrement stratégique, la “sports romance” à destination des adolescents et jeunes adultes.
Dans les mangas, le sport (souvent lycéen) a souvent eu une place prépondérante. On peut notamment penser à un phénomène ancien, Jeanne et Serge. Le manga est publié dès 1984 et décrit le personnage de Jeanne et son ambition de devenir volleyeuse olympique. Beaucoup plus récemment, trois titres offrent au sport féminin une vraie représentation : Blue Box, Hanebado et Sayonara football. Blue box raconte les aventures d’une basketteuse, Hanebado explore le badminton, et Sayonara football le parcours de Nozomi Onda, 14 ans, qui rêve de devenir footballeuse professionnelle. Avec notamment plus de 10 millions d’exemplaires vendus pour Blue Box, ces titres offrent une forte résonance au sport féminin au Japon et en France, deuxième marché du manga mondial.
Côté romans, un nouveau segment littéraire est en pleine effervescence et offre aux adolescents de véritables projections de championnes à travers l’objet livre : la sports romance. Ces romans légers ancrent les personnages de sportives dans la réalité de la vie étudiante et grâce à des tendances tiktok comme le ‘Booktok”, sont de véritables succès d’édition, à l’image du roman de Marie Vareille “Le syndrome du spaghetti”, paru en 2020 et vendu à 150.000 exemplaires en France. Le genre “sports romance” est aussi très installé aux États-Unis, avec plusieurs ouvrages qui sont référencés par le média Togethxr.
En investissant la littérature populaire, le sport féminin trouve une cible nouvelle et permet de créer de nouvelles projections d’imaginaire pour les lectrices. La sports romance et les mangas en particulier, du fait de la jeunesse de leur lectorat, peuvent jouer un rôle dans l’attractivité du sport pour les filles, et participer à réduire le décrochage adolescent de la pratique sportive en massifiant les récits autour du sport féminin.
Jouer avec les championnes, la projection à portée de manette
Les jeux vidéos sont les biens culturels les plus vendus chaque année en France. Parmi eux, les jeux de simulation sportive comme EA FC ou NBA 2K sont des terrains très importants pour la représentation des femmes dans le sport professionnel. Car jouer avec ses joueuses préférées, ou simplement les découvrir en mode carrière permet de créer un attachement, un engagement naturel convertible ensuite vers la consommation des événements et produits sportifs dérivés. Pour les championnes, avoir son avatar dans ces licences mondialisées que sont EA FC, NBA 2K ou les sorties annuelles d’EA NHL (qui a intégré la PWHL) en 2025 sont des reconnaissances symboliques cruciales, et ouvrent à une projection croissante pour les jeunes générations dans le champ des possibles de leurs parcours sportifs. Avec le développement exponentiel de l’industrie du jeu vidéo, et celui de l’e-sport, la représentation des championnes dans ces franchises permet une exposition médiatique systémique et disponible pour toutes les jeunes générations de joueuses.
Un autre volet de la jouabilité est porté par le marché des figurines et jouets. Pour les collectionner ou pour inventer des histoires, l’inclusion de championnes parmi les visages de Barbie est un pas en avant important pour montrer l’étendue des carrières possibles. Lego, qui a investi la F1 Academy, le championnat féminin de sport automobile, développe depuis 2019 son univers “Play Unstoppable” autour des figures des championnes et contribue à limiter les stéréotypes de genre dans les jeux d’enfants.
Sport féminin et hip-hop, le nouveau mariage pop
Dernier symbole de la percée du sport féminin dans la culture populaire, le lien grandissant entre les championnes et le rap. En 2019, la rappeuse Juste Shani a composé l’hymne français de la Coupe du Monde Féminine de football intitulé “Sélection Féminine”, offrant à la postérité artistique les noms d’Amandine Henry, Eugénie Le Sommer, Wendie Renard et de toute l’équipe de France féminine.

La rappeuse Juste Shani a composé et interprété l’hymne de l’équipe de France Féminine de Football pour la Coupe du Monde 2019
Les exemples sont logiquement plus nombreux dans le rap américain, bien qu’encore à un stade émergent. Les championnes les plus citées sont Caitlin Clark, pendant féminin de Stephen Curry pour les rappeuses, Angel Reese, Sha’Carri Richardson et surtout Serena Williams. Le “name-dropping” de championnes montre l’influence culturelle croissante du sport féminin aux États-Unis et leur impact en tant que rôle-modèle.
D’autres championnes cultivent même la double carrière sportive et musicale. La basketteuse Flau’Jae Johnson, draftée en WNBA, classée dans le top 30 des athlètes les plus “marketables” de 2025, a ainsi construit une carrière de rappeuse en parallèle. En France, la championne de rugby Séraphine Okemba a également publié un album intitulé “La saison” en 2024.
La double-carrière de ces deux championnes leur permet de toucher des publics complémentaires, tout en proposant d’autres facettes d’identité à de potentiels partenaires commerciaux.
Le sport féminin se diffuse progressivement sur tous les espaces culturels : musique, films, séries, jeux vidéos et littérature. Il sert de décor à un nombre croissant de fictions et ses championnes sont des héroïnes complexes et crédibles, à même de constituer des points d’accroches entre les jeunes filles et la pratique sportive. Le sport féminin devient un élément de la pop-culture, nourrissant son statut de force en croissance du marché de l’entertainment.
En France aussi, le sport féminin commence à irriguer la pop-culture à travers la musique, la littérature et le cinéma. Sujet artistique en plein essor, son intronisation en tant qu’objet culturel total est à la fois une source de curiosité nouvelle pour tous ses passionnés, et le témoignage direct de sa normalisation progressive.



