Face à l’enjeu d’une meilleure représentation du sport féminin, sa médiatisation est un levier essentiel. Si la couverture des compétitions féminines a fortement augmenté depuis 2022 à une échelle planétaire, une étude publiée à la fin de l’été 2026, intitulée “Un silo juste pour elles : la compartimentation de la couverture médiatique du sport féminin” (Cheryl Cooky, Michela Musto, Taisiya Tworek, Hanna Newell et Olivia Fung) décrit un traitement éditorial encore très inégalitaire à la télévision américaine. SPORTPOWHER© décrypte cette étude et ouvre la comparaison avec le paysage médiatico-sportif français.
Différencier la diffusion des compétitions et la couverture éditoriale et magazine du sport féminin
Depuis la fin des années 2010, de l’Europe aux États-Unis, la couverture des compétitions féminines par les médias, même si elle reste considérablement faible par rapport au sport global, a considérablement progressé. Aux États-Unis, alors que la part du sport féminin avant 2022 est estimée à moins de 5% du total de la couverture sportive par les médias, celle-ci a franchi les 15% depuis 2023 (source : The Team x ESPN).
En France, les JO Paris 2024 ont fait franchir un cap majeur à la diffusion de sport féminin. Selon l’ARCOM, les épreuves féminines ont constitué 42% de la diffusion totale (22% lors des Jeux Paralympiques). Cet élan a permis de dynamiser la couverture annuelle : alors qu’elle plafonnait à 4,8% en 2021, la couverture totale en 2024 a atteint 21,4% des retransmissions sportives.
La diffusion des compétitions est un vecteur stratégique pour la croissance économique du sport féminin : plus d’audience, plus d’exposition aux annonceurs, développement des droits audiovisuels, création de rôles-modèles… la visibilité du sport-performance féminin est un pilier de son développement. Mais l’étude menée par Cheryl Cooky (Purdue University, Indiana) s’intéresse à un élément parallèle : la présence du sport féminin dans les grands rendez-vous magazines télévisuels et son traitement éditorial.
En complément de la diffusion des compétitions, l’inclusion du sport féminin dans les émissions télévisées (“talk-shows”) permet de créer un story-telling spécifique autour d’une affiche, un match ou une athlète. Ces formats prolongent le récit au-delà de l’instantanéité du match en apportant davantage de recul et d’analyse, notamment tactique. Ils donnent également accès aux histoires personnelles des athlètes et renforcent ainsi l’incarnation de valeurs, un élément essentiel pour créer des passerelles entre les championnes, le public et les marques. Or l’étude indique une persistance des inégalités de répartition éditoriale par genre du sport dans les grands rendez-vous magazines de la télévision américaine.
Aux États-Unis, une progression nette mais un “effet de silo” qui s’intensifie
Concrètement, l’étude conclut qu’en 2024 que 9,2% seulement du temps d’antenne des 3 grands rendez-vous sportifs américains (CBS Sports HQ, ESPN Sports Center, B1G Today) était consacré au sport féminin. Un chiffre faible, notamment au regard de la couverture globale, mais qui confirme une progression rapide et continue depuis 2009 : cette part est passée de 1,6 % à 3,2 % en 2014, puis à 5,1 % en 2019.
Cette croissance est très largement corrélée à l’essor de la WNBA, de la NWSL, de la WTA et de la PWHL, dont les affluences et audiences ont fortement augmenté depuis le dernier cycle de mesures du “Gender in Televised Sport Report”. L’étude démontre d’ailleurs que ces 4 sports concentrent 94,9% des sujets portés à l’écran, dont 75,4% pour le seul basket-ball (notamment le championnat NCAA). Cela illustre la concentration des discussions autour d’un échantillon de sports restreint. Par comparaison, le sport masculin le plus représenté, le basket-ball, ne distance que de 5 points le second du classement, le football américain (35,9% vs 30,3%).
Surtout, l’étude du Pr Cheryl Cooky a mis en lumière une double différence de traitement entre le sport féminin et le sport masculin dans les émissions observées. D’abord une différence sémantique. Les chercheuses évoquent le concept du “gender bland sexism” (“l’édulcoration par le genre”) pour caractériser le défaut systématique de théâtralisation des récits et résumés de sport féminin par les consultants et commentateurs. La seconde tient à la temporalité : le sport féminin n’est quasiment pas traité hors de sa saison, alors que le sport masculin conserve une large part de couverture y compris à l’intersaison des championnats.
Au-delà des grands talk-shows de la télévision américaine, l’étude analyse également la place du sport féminin dans les médias digitaux, notamment les newsletters, ainsi que sur les réseaux sociaux. Entre 2019 et 2024, sa part progresse nettement : de 5,4 % à 8,8 % dans les médias digitaux, et de 4,2 % à 15 % sur les réseaux sociaux.
La captation du sport féminin par les médias spécialisés
Mais cette hausse ne traduit pas nécessairement une meilleure intégration du sport féminin dans les médias généralistes. Elle repose en grande partie sur l’émergence d’acteurs spécialisés, comme Just Women’s Sports, The Gist ou ESPN W, dont la ligne éditoriale est largement voire exclusivement consacrée au sport féminin.
L’étude identifie ainsi un véritable « effet de silo » : le sport féminin gagne en visibilité, mais cette visibilité reste concentrée dans des espaces éditoriaux qui lui sont spécifiquement dédiés. Les chiffres l’illustrent clairement. Sur les réseaux sociaux, les comptes des médias historiques consacrent 15 % de leurs contenus au sport féminin, contre 88,6 % pour les acteurs spécialisés.
Les chercheuses estiment ainsi que « la relégation de la couverture du sport féminin vers des médias de niche et vers les acteurs digitaux comme des newsletters et des comptes sur les réseaux sociaux est un schéma majeur dans les tendances 2024 ».
Dans cette perspective, l’annonce par ESPN de la création de « Women’s Sports Sunday », un rendez-vous hebdomadaire consacré au sport féminin, constitue à la fois une avancée en matière de visibilité et une illustration de cette logique de spécialisation. Le sport féminin bénéficie d’un espace éditorial supplémentaire, mais reste traité dans un créneau distinct plutôt qu’intégré de manière systématique à l’ensemble de la programmation sportive.
En France, la visibilité encore contrainte des sportives dans les émissions magazines
Une forte invisibilisation dans les quotidiennes, mais…
À la télévision française, les grandes compétitions féminines bénéficient d’un dispositif éditorial complet. On peut par exemple citer les « Mag » de TF1 consacrés à l’Euro Féminin 2025 de football ou celui de la Coupe du Monde Féminine de Rugby 2025. Le Tour de France Femmes bénéficie lui aussi, sur Eurosport et France Télévisions de contenu éditorial dédié (Bistrot Vélo et Vélo Club). Sur l’ensemble de l’année, on constate cependant un engagement hétérogène parmi les grands rendez-vous magazines du sport, dont les magazines quotidiens de la Chaîne L’Équipe et Stade 2. Pour le magazine de France Télévisions, la consultation des extraits des replays disponibles sur le site france.tv (échantillons des 20 derniers contenus par rubrique) montre un taux de représentation de 10% des championnes en quotidienne, soit une proportion comparable à la moyenne américaine. Pour la déclinaison hebdomadaire, la proportion atteint 10% des “Grands Formats” hebdomadaires (20 contenus analysés), 47% des extraits issus du “meilleur de l’émission” et 67% des 13 derniers invités. Invité à s’exprimer à l’Assemblée Nationale, le directeur des sports de France TV Laurent-Éric Le Lay a d’ailleurs rappelé l’autodétermination du groupe “à assurer un équilibre dans la représentation du sport féminin et du sport masculin”.
Sur La Chaîne L’Équipe, on identifie 3 principaux rendez-vous magazines quotidiens : L’Équipe de Choc, L’Équipe de Greg et L’Équipe du Soir.
Sur le magazine de fin de soirée L’Équipe du Soir et sur L’Équipe de Greg, la forte concentration des sujets annoncés (consultation des sommaires des émissions diffusées du 3 septembre au 2 octobre) liés à l’actualité du football de sélections et à la Ligue 1 diminue automatiquement la représentation du sport féminin : sur la période du 3 septembre au 2 octobre, on compte 2 sujets traités seulement (1 sur la demi-finale de l’équipe de France à la Coupe du Monde de Basket, le second faisant suite au match de Ligue des Championnes du Paris FC, tous deux dans L’Équipe du Soir). L’angle éditorial plus proche du débrief de l’actualité chaude de ces deux programmes attribue un effet grossissant à la domination du football masculin dans les discussions sportives
… une place mieux considérée dans les contenus sociétaux
Concernant L’Équipe de Choc, sur la même période, l’analyse des sommaires des émissions témoigne d’une proportion significativement supérieure d’environ 15,4% des sujets consacrés au sport féminin, soit 8 sujets-clés sur les 52 diffusés sur la période. L’angle plus souvent sociétal de l’émission semble offrir un meilleur point d’accroche à la présence du sport féminin, ainsi que les performances considérées comme extraordinaires (avec par exemple l’invitation de Blandine Lhirondel le 7 septembre 2026 après sa victoire sur l’UTMB).
Sur le média digital, en particulier la rubrique “Respire” de L’Équipe, on compte environ 43 sujets de sport féminin ou de femmes dans le sport sur 201 reportages (observation depuis la page d’accueil lequipe.fr/Respire), soit 21,4%. Et parmi les documentaires de la section “L’Équipe Explore”, ce sont 16 reportages qui évoquent du sport féminin ou des figures féminines, soit 15,8% du total des productions publiées.
Le sport féminin, quand il est présenté dans les contenus mixtes, est donc le plus souvent relayé en tant qu’histoire incarnée, ou sujet de société. Les traitements analytiques, tactiques du sport féminin, en particulier du football (Arkema Première Ligue) sont quant à eux développés sur des contenus dédiés, parallèles, avec par exemple l’émission “Jour de Première Ligue” sur Canal +, dédiée à 100% au football féminin français. On constate aussi, comme aux États-Unis, la saisonnalisation du traitement du sport féminin, très fortement corrélé au calendrier sportif, alors que le sport masculin, en particulier le football, alimente des reportages toute l’année. Sur les réseaux sociaux, on peut aussi observer cet effet de silo croissant, avec la multiplication des comptes dédiés au sport féminin (SportpowHER, Karla FF, Femmes de Sport, À Block, Footeuses, Taille 6, Pieds Carrés Féminins, Haute Cadence…).
L’effet de “siloïsation”, où le sport féminin est amené à évoluer dans ses propres verticales médiatiques, est un phénomène qui gagne du terrain. S’il permet de développer une sémantique et une identité éditoriale adaptées aux histoires spécifiques des championnes et des championnats, sa non-intégration aux rendez-vous médiatiques traditionnels reste un frein à son expansion auprès de nouveaux publics.



