Ancienne capitaine des Bleues, légende du basket au palmarès immense, pionnière dans la défense des droits des joueuses et dirigeante depuis plus de vingt ans, Yannick Souvré a toujours préféré agir plutôt que commenter. Une personnalité qui traverse aujourd’hui sa lecture du basket féminin français. Face à l’attractivité croissante de la WNBA et de la NCAA, aux enjeux de formation, de diffusion, d’infrastructures et de construction d’un produit LFB plus fort, elle détaille pour SPORTPOWHER© les défis à relever pour permettre au championnat français de profiter pleinement de l’accélération mondiale du basket féminin.
Yannick Souvré, une question personnelle pour commencer. Qu’est-ce qui vous a guidé dans vos choix de carrière après votre retraite sportive ? Parmi vos responsabilités, on recense plusieurs postes innovants, qu’est-ce qui a motivé votre investissement dans ce parcours unique ?
Ce n’est pas quelque chose que j’avais programmé. Je crois à une forme de théorie du puzzle, où toutes les choses que j’ai faites dans ma vie se sont finalement imbriquées elles-mêmes. Ensuite, ça a toujours été ma nature d’être un peu “commandante”, en tout cas d’aimer travailler avec les autres et prendre les décisions. Mon arrivée à la fédération française de basketball est faite de cette logique. J’étais très impliquée en tant que capitaine de l’équipe de France, je voyais des choses en tant que joueuse qui me déplaisaient. J’ai émis des critiques, on m’a mis au défi de résoudre les problèmes par moi-même, j’ai voulu relever ce défi et j’ai endossé ce premier rôle à la FFBB. J’ai à cœur de faire avancer les choses et solutionner les problèmes. Critiquer sans être de l’action n’est pas dans ma nature. J’ai été d’abord la représentante des joueuses dès la création de la Ligue Féminine de Basket encore en activité car Yvan Mainini, président de l’époque a su déceler cela en moi. Puis, lorsque j’ai décidé d’arrêter ma carrière, il m’a proposé d’intégrer la fédération en tant que salariée puis plus tard comme membre du comité directeur.
J’ai joué à une époque où les conditions de travail des joueuses étaient des plus précaires. Moi-même, mon premier contrat de travail, je l’ai signé à Paris et ce n’était pas un contrat de joueuse professionnelle, cela n’existait pas, j’étais animatrice sportive. Je me suis par exemple battue pour les indemnités journalières en équipe de France, qui n’étaient pas égales entre les femmes et les hommes. Elles le sont devenues un an après ma retraite.
Je porte donc en moi cette reconnaissance de la basketteuse professionnelle, de la femme sportive qui a le droit de faire son sport et qui a le droit d’être reconnue en tant que telle. C’est pourquoi j’ai voulu défendre ces joueuses et que l’on a créé avec trois autres coéquipières l’Association Française des Basketteuses, qui s’inspirait du syndicat masculin. Avec l’association, on envoyait des courriers d’informations, des newsletters avant l’heure (et par la poste) aux joueuses en activité pour qu’elles aient conscience de leurs droits.
Par la suite, j’ai été embauchée à la Fédération européenne de Basket, à la FIBA Europe, où je suis restée 12 ans grâce à Nar Zanolin, le secrétaire général. Il me connaissait car j’étais la présidente de la Commission mondiale du basket féminin de la FIBA mais surtout grâce à mes derniers matchs européens à Bourges. Il connaissait mon caractère de battante, qui ne lâche rien et c’est pour cela qu’il m’a embauchée. Il m’avait aussi proposé d’être la représentante des joueuses à l’échelle européenne pour la première assemblée générale de l’Euroligue. Je mettais un pied dans l’institution.
Est-ce que l’intervention des capitaines, des joueuses elles-mêmes est nécessaire pour faire avancer les droits et la reconnaissance ?
Je crois que c’est la société française qui est faite comme ça. Ce sont des batailles de société. Pour faire évoluer les choses, il faut des leaders qui osent. Qui osent s’exprimer en interne, mais qui aient aussi une voix qui porte à l’extérieur. Je n’ai jamais eu trop la langue dans la poche, et en tant que capitaine, j’avais la chance qu’on m’ait très souvent tendu un micro. J’ai pu donc faire passer des messages, pour inciter à la reconnaissance réelle des sportives. Quand on a réalisé le doublé en Coupe d’Europe avec Bourges, une première dans toute l’histoire du sport français, Richard Dacoury m’a tendu son micro et j’ai interpellé les médias. J’ai rappelé leur promesse de parler du sport féminin si nous avions des résultats.
Quand je suis arrivée à la FIBA Europe, mon objectif a été de créer une identité claire pour le basket féminin européen. Par exemple par la tenue. À l’époque, les Australiennes jouaient avec des combinaisons, ce qui n’est absolument pas du tout adapté au basket. Nous évoluons tous dans une société d’image. Sans vouloir mettre les corps en avant, je voulais que les joueuses aient des maillots qui leur soient spécifiques, identifiables. Maintenant, dans tous les combats que j’ai menés, je n’ai jamais été seule. Avec Brigitte Henriques, Anny Courtade, mon président à Bourges Pierre Fosset, Nodjialem Myaro… ce sont des combats que nous menons ensemble dans chaque réunion depuis 20 ans. Et j’assume de dire que c’est un combat féministe.
Aux États-Unis, la WNBA s’est emparée de ces sujets d’égalité, et le basket féminin américain, mondial même connaît une accélération importante. Et en WNBA, la France est reconnue comme étant une terre de formation exceptionnelle. Est-ce que la croissance mondiale qui tire le basket a des conséquences sur le modèle français ?
Plus qu’une simple opportunité, aujourd’hui, la croissance du basket féminin américain est aussi une problématique pour le championnat de France. Il faudra l’exploiter comme un atout, mais nous subissons pour le moment une fuite des talents, y compris sur nos jeunes joueuses sollicitées et attirées par la NCAA.
Et c’est pour moi extrêmement problématique car à l’heure actuelle, la formation française, qui est saluée, n’a que peu de retour sur investissement. À mes yeux, la solution dans un premier temps consiste à former encore plus sous peine que notre réservoir se tarisse. Ensuite, il faut dialoguer et travailler avec toutes les institutions pour réformer le dispositif autour de ces départs trop peu compensés.
Revenons au championnat de France. Le basket-ball génère le meilleur taux de remplissage des sports de salle féminins, autour des 80%. Au-delà des chiffres, quels sont votre vision et votre bilan de la saison écoulée ?
De façon globale, les données chiffrées augmentent. Nous avons permis l’arrivée d’un namer avec La Boulangère, de partenaires spécifiques à la Ligue comme la MGEN, les salles se remplissent… tous les indicateurs montrent une amélioration du produit. Est-ce que ça veut dire pour autant que je trouve cela suffisant ? Non. Il reste encore beaucoup de choses à faire. Travailler sur la visibilité, la notoriété, l’attractivité et la médiatisation pour lesquelles nous sommes toujours confrontés à une limite, qui est celle de l’évolution de la télévision.
Compte tenu de l’évolution de la consommation des contenus audiovisuels, il faut que l’on trouve de nouvelles solutions, qui soient suivies d’investissements. Nous investissons sur les réseaux sociaux, où l’on exploite un outil qui nous permet de produire des highlights de façon automatique par exemple.
Mon objectif quand je suis arrivée, c’était de construire un produit Ligue Féminine de Basket, ce qui constituait déjà en soi une révolution quand même pour la fédération. Nous avons donc construit une plateforme de marque, avec un hymne, une identité qui nous permette d’être différents, qui sorte de l’ordinaire et du déjà-vu et qui bouscule les codes.
Comment concilier la création d’un produit par la Ligue et les exigences individuelles des clubs ?
Les clubs se sont structurés et ont développé chacun leur propre produit, en adéquation avec leur territoire. Le challenge consiste à créer un produit commun sans qu’ils ne perdent leur identité et leur identité territoriale. Mais il faut avoir une volonté collective de créer le produit Ligue et l’image qui lui est associée. Il y a un équilibre à trouver entre le modèle américain et l’identité européenne où la place du club est presque sanctuarisée. Et je pense qu’il ne faut absolument pas que nos clubs perdent leur identité territoriale. Néanmoins, nous devons arriver à faire des choses au niveau national qui soient déclinables dans les clubs sans que cela ne dénature leur identité locale.
Cela passera par une décision co-construite, partagée, cohérente avec la gouvernance de la Ligue qui est une gouvernance partagée avec les clubs, les joueuses et les entraîneurs. La création d’un produit commun doit être une exigence des clubs, d’autant plus dans le contexte d’exode de nos talents. On doit, de manière collective, protéger la formation française. Car bien avant les progrès marketing et commerciaux, il faut qu’il y ait des joueuses de haut niveau sur nos parquets pour continuer à construire le produit LFB.
Le produit LFB c’est aussi sa diffusion. Comment analysez-vous les évolutions de la diffusion des matchs, notamment sur YouTube ?
C’est quelque chose sur quoi nous travaillons beaucoup, que nous avons fait énormément évoluer avec les clubs. Et grâce aux clubs. Le point de départ est la période Covid, où les clubs ont porté la volonté de jouer dans les salles vides, notamment pour répondre aux investissements des partenaires engagés et de produire les matchs pour les rendre visibles. Avec la démocratisation des solutions d’IA, de nouveaux outils plus abordables se sont développés et la stratégie a été de dire que nous allions adopter une solution de captation automatique moins chère mais que l’argent économisé serait réinvesti dans la production des matchs, pour une qualité de niveau télévision. C’est comme cela que nous avons pu conclure un partenariat de diffusion avec Sport En France. Et de fil en aiguille, cette diffusion en télé nous a permis d’attirer notre premier partenaire-titre.
Ces nouvelles ressources commerciales ont permis d’investir sur un nouvel outil d’automatisation de vidéos qui soit adapté à la diffusion sur les réseaux sociaux, un actif essentiel aujourd’hui. Des vidéos sont mises aussi à disposition des clubs qui peuvent les relayer sur leurs propres plateformes sous forme de highlights, qui leur permettent de vendre leur image.
Grâce à ce dispositif, il y a maintenant une redistribution financière possible vers les clubs. Pas très conséquente certes, mais c’est une étape importante dans la construction du modèle économique.
La captation dépend aussi fortement des infrastructures à disposition. Quelle analyse faites-vous du parc d’infrastructures dédiées au basket féminin professionnel français, et pensez-vous que la solution réside dans les délocalisations vers les grandes salles événementielles, comme le BLMA l’a fait avec l’Arena Sud de France ?
Toute initiative qui permet de gagner en notoriété, en visibilité est bienvenue. Nous avons construit un calendrier et des créneaux de match qui donne à tous les clubs les moyens de pouvoir s’exprimer localement. En ce qui concerne les infrastructures, c’est une problématique qui concerne l’ensemble du sport français. Il existe des exemples européens, je pense à la Lituanie, qui avait organisé l’Eurobasket en 2015, qui témoignent de la possibilité de mobiliser des fonds, publics, européens, pour moderniser les parcs de stades et d’arénas. En France, on reste plutôt en retard, malgré le potentiel économique que représentent des salles modernes et adaptées pour les partenaires et pour stimuler la fan-experience.
Les Championnats du Monde commencent, avec une équipe de France qui compte parmi les grandes favorites. Quelle dynamique pourrait inspirer le premier titre mondial de l’histoire du basket français ?
Cela donnerait certainement un souffle supplémentaire pour la médiatisation. Le sport féminin intéresse, et quand il gagne, il rassemble encore plus. L’équipe de France c’est la vitrine de notre basket féminin français et il faut tout faire pour que cela continue. Et pour donner une nouvelle dynamique, je crois qu’il faut s’ouvrir aux possibles. Dans toute ma carrière, je me suis surtout battue contre l’immobilisme. Et le momentum du basket féminin, du sport féminin mondial, ouvre la voie à une (r)évolution.


