Créée il y a 3 ans par les “streamers” Gotaga, Squeezie et Brawks, la structure esport Gentle Mates a constitué en 2026 sa première équipe féminine, dédiée au circuit Valorant Game Changers, une ligue en plein développement. Alors que l’équipe est devenue championne d’Europe dès la première étape du circuit 2026, SPORTPOWHER© a interrogé Marceau Lambert, Directeur Général de Gentle Mates, pour comprendre la stratégie de la structure sur l’esport féminin.
Marceau Lambert, vous êtes Directeur Général de Gentle Mates, pouvez-vous décrire la genèse et les objectifs de la création de votre team féminine sur le circuit Valorant GC ?
Gentle Mates est une structure très jeune, créée il y a 3 ans, et dont la toute première équipe a d’ailleurs été constituée sur Valorant, mais côté masculin. Le circuit Game Changers (GC), réservé aux femmes et aux genres marginalisés, commençait tout juste à se développer, et de notre côté, il était trop tôt dans notre processus de maturité, de croissance, pour nous positionner. Dès le début de notre deuxième saison, nous avons entamé des discussions pour inscrire une équipe en GC, sans parvenir à concrétiser ce projet, qui a pu voir le jour lors de cette troisième année d’existence. Gentle Mates a eu le temps de grandir en tant que structure, se consolider, et nous pouvions mesurer notre stabilité sur les licences où nous sommes engagés. Dans notre réflexion, il était impératif que pour créer une nouvelle équipe, a fortiori féminine, cela puisse se faire en la traitant avec le même niveau de professionnalisme et de moyens que tous nos autres rosters. Nous avons voulu doter l’équipe Valorant GC des mêmes conditions d’entraînement, avec un entraîneur, Existenz, qui apporte le même niveau de compétence dans son coaching que pour nos autres équipes. Voilà pour la genèse de l’équipe.
En ce qui concerne les objectifs que nous y affectons, il y a avant tout l’objectif de performer. Gentle Mates a vocation à remporter le maximum de trophées sur toutes les licences où le club est engagé. Mais l’autre enjeu essentiel, c’est aussi d’aider l’esport féminin à se développer. D’abord en mettant à disposition les mêmes moyens que n’importe quelle autre équipe mais aussi en mobilisant nos plateformes de visibilité pour développer l’esport féminin auprès du public. Cela passe par une créatrice de contenu dédiée aux Game Changers (Mel), et par le streaming des compétitions directement par Gotaga et Squeezie, qui bénéficient de communautés très vastes, parfois un peu plus éloignées de l’esport. C’est une manière de déconstruire les clichés sur les femmes dans l’esport et de permettre aussi à des jeunes spectatrices de se projeter vers cet écosystème, donc de le faire grandir.
Quel impact la création de l’équipe féminine a-t-elle eu sur les partenariats avec les marques ? Y a-t-il des marques qui vous ont rejoint pour s’associer au roster Valorant GC ?
Nous faisons plutôt le pari d’englober l’équipe féminine dans nos relations avec nos marques déjà partenaires. Celles-ci ont d’ailleurs accueilli de manière très positive la création de l’équipe et ont déjà engagé des initiatives et des activations autour de l’équipe féminine, des campagnes très qualitatives. C’est le cas par exemple du documentaire publié après la victoire lors du Stage 1, réalisé avec la collaboration de notre partenaire Lofi Girl.
Mais aujourd’hui, il n’y a pas de partenaire spécifique au roster Valorant GC. Les filles portent le même maillot et disposent des mêmes sponsors. Ma conviction profonde c’est qu’il ne faut pas mettre le roster GC dans des cases différentes alors qu’elles jouent au même jeu que les autres, elles disposent des mêmes conditions d’entraînement que les autres équipes de Gentle Mates.
Sur la partie recettes, on constate que les gains alloués sur le circuit européen de Game Changers ne sont pas très élevés, entre 15 et 30 k$. Comment construit-on la rentabilité d’une équipe professionnelle féminine dans le contexte d’un modèle économique encore émergent ?
Le premier élément important à préciser est que l’esport en général, féminin ou masculin, est très rarement rentable. Avec Gentle Mates, au lancement d’une nouvelle équipe, nous prenons en considération les revenus qui peuvent lui être associés. Ensuite, il est vrai que sur le circuit féminin, en tout cas sur Valorant GC, les revenus ne sont pas encore particulièrement élevés. Il y a plusieurs raisons à cela. Tout d’abord, l’esport féminin compétitif a entamé son développement il y a seulement 5 ans. L’écosystème n’est pas encore entré en maturité et doit trouver ses sponsors. C’est aussi lié au nombre de personnes qui jouent et à l’audience générée. Enfin, il y a une segmentation par jeu, et à l’image de ce qui se pratique chez les hommes, un joueur de Fortnite ne gagne pas autant qu’un joueur FIFA.
Néanmoins, il y a de plus en plus d’initiatives de la part des éditeurs qui ciblent les jeux féminins, en particulier Riot Games, l’éditeur de Valorant et de League of Legends. Ce sont sur ces deux franchises qu’il y a le plus de joueuses en compétition en Europe. Le marché asiatique est aussi très différent, avec l’influence du jeu Mobile Legends Bang Bang.
Sur le marché européen, nous observons de plus en plus d’initiatives de la part de Riot Games pour essayer de rémunérer les clubs afin de produire un certain équilibre dans l’écosystème.
Comment fonctionne le modèle de rémunération des joueuses? Sont-elles salariées de Gentle Mates ? Est-ce qu’elles développent des revenus qui viennent de leur propre monétisation à travers les audiences, les streams et leurs partenariats ?
Les joueuses sont rémunérées par Gentle Mates pour leur participation aux compétitions sous nos couleurs. Elles ont aussi d’autres sources de revenus, à travers la monétisation des streams, les partenariats développés sur leurs réseaux sociaux. Ce sont des éléments sur lesquels nous n’intervenons pas, mais nous organisons, comme pour nos autres joueurs, la mise en avant de leurs matchs et de leurs performances.
Aujourd’hui, les joueuses et les joueurs qui évoluent dans le top 5 des clubs européens de Valorant Game Changers peuvent vivre de l’esport. C’est moins vrai aux États-Unis, où il y a moins de structures professionnelles présentes sur les Game Changers. Il y a aussi une différence majeure entre ce que gagnent les joueuses sur Valorant et ce qu’elles peuvent gagner sur League of Legends. Aujourd’hui la scène Valorant féminine est plus développée que la scène LoL et cela influence mécaniquement le volume de gains.
Il y a peu à peu plus d’égalité de revenus, et on voit des joueuses de plus en plus nombreuses qui gagnent plus que des joueurs masculins de milieu de tableau.
Dans une interview récente, votre capitaine “Nami” évoquait la figure d’empowerment que les joueuses peuvent incarner. Est-ce qu’une équipe féminine peut être un levier d’attractivité aussi vers de nouveaux segments de public, en offrant une nouvelle représentativité ?
Nous souhaitons que nos spectatrices, et toutes les femmes, qui potentiellement ont envie de nous suivre,prennent conscience que l’esport est un écosystème dans lequel on peut évoluer, obtenir de la visibilité, tout ce qu’incarne à merveille Nami. C’est d’ailleurs une des raisons qui la poussent à s’impliquer, au-delà de sa passion pour le jeu. La capacité à pouvoir inspirer des nouvelles générations de joueuses.
Gentle Mates possède une fanbase parmi les plus féminisées de toute la scène e-sportive. On peut d’ailleurs le voir lors des compétitions, y compris sur d’autres licences que GC, par exemple lors du Major de Rocket League à Paris La Défense Arena. Dans la rue, nous voyons beaucoup de femmes qui portent notre maillot aussi, ce qui est un signe de notre popularité auprès du public féminin de l’e-sport.
Ce qui est important, c’est de montrer que les joueuses professionnelles existent, que ces opportunités sont accessibles, et d’ouvrir les mentalités du public.
Vous évoquez l’ouverture des mentalités du public. Il y a dans l’écosystème de l’esport la persistance de clichés et de sexisme, qui peuvent se témoigner par des commentaires très durs envers les joueuses, ce dont témoigne d’ailleurs votre capitaine “Nami”. Comment les accompagnez-vous dans la gestion de ces situations ?
Parmi les conditions de travail dont les joueuses disposent, elles bénéficient de l’assistance de coachs psychologues qui leur permettent de mettre à distance, les commentaires lus ou entendus en ligne. Ces coachs sont directement intégrés à la cellule performance qui accompagne chacune de nos équipes dans la gestion mentale, individuelle et collective. Sur le plan de protection, comme l’a exprimé Nami dans son interview, il faudrait également que les comportements injurieux et sexistes soient sanctionnés plus fermement par les plateformes.
Comment jugez-vous le développement de la scène esport féminine en France ? Êtes-vous associés à son développement, notamment à travers des actions de service public entamées par les collectivités ?
Je pense que le développement est plutôt bon. Je pense que nous y participons aussi. On constate l’essor du nombre de joueuses en France et de femmes qui se lancent dans le streaming. Il y a de nombreuses vocations qui se créent et l’arrivée de Karmine Corp en Game Changers il y a deux ans, puis la nôtre ont certainement participé à cet engouement. On voit de plus en plus de figures féminines inspirantes à l’image de notre capitaine Nami. Sur la scène Valorant, on peut aussi citer, Loupiote, par exemple, qui est à la fois commentatrice et joueuse.
En France, il y a déjà une très large proportion de jeunes femmes qui jouent aux jeux vidéo, notamment à Valorant, et on observe des ambitions de plus en plus présentes vers la scène compétitive de l’esport.
Notre rôle dans le développement de la scène esport féminine est d’abord d’assurer la représentation et la visibilité des joueuses. Mettre en lumière le parcours de Nami dans un grand quotidien sportif national par exemple, c’est permettre d’inspirer de futures générations de joueuses.
Le second rôle que l’on a, c’est dans le dialogue avec les pouvoirs publics, à travers l’UFCEP (Union Française des Clubs d’Esport Professionnels). Il y a beaucoup de sujets sur lesquels nous mobilisons notre expertise, notre expérience, pour être les interlocuteurs des pouvoirs publics. Travailler pour lever les freins à la pratique féminine de l’esport compétitif en fait partie.

