Manager Général des Piraths de Strasbourg, Aurélien Duraffourg défend une vision singulière du handball féminin : un club ancré dans son territoire, articulé autour d’un modèle associatif puissant, d’un projet RSE affirmé et d’une dynamique économique rare dans le paysage français. Alors que le budget franchit la barre symbolique des 2 millions d’euros et que les matchs événementiels au Rhénus se multiplient, le manager général répond aux questions de SPORTPOWHER© sur la structuration du club, son autonomie financière et les leviers qui façonnent aujourd’hui l’attractivité des Piraths auprès de tous ses partenaires.
Aurélien Duraffourg, vous êtes le manager général des Piraths, pouvez-vous présenter le projet du club ?
Le projet Piraths, c’est d’abord un projet associatif, né de l’Achenheim Truchtersheim Handball, et qui depuis deux ans porte le nom de Strasbourg Achenheim Truchtersheim Handball. Ce changement de nom n’affecte pas notre ambition première: nous sommes un acteur sportif, éducatif et économique ancré sur notre territoire.
Nous sommes une association classique dans le secteur sportif et éducatif, mais avec quelques particularités. La première, c’est notre double affiliation : à la Fédération Française de Handball, bien sûr, mais aussi à la Fédération Française de Sport pour Tous. Cela nous permet de mener des actions autour de la marche nordique, du free fit, du sport-santé… et ainsi de sortir du cadre strict de la compétition. Aujourd’hui, ce sont 550 adhérents qui sont unis autour de la pratique du handball sous toutes ses formes. Nous sommes aussi une structure employeuse : en 2025-2026, on compte 12 joueuses professionnelles et près de 28 équivalents temps plein.

Le projet Piraths s’est construit depuis dix ans autour de quelques croyances fortes. La première, c’est que l’on peut faire coexister le sport de haut niveau et le sport pour tous dans une même association. La deuxième, c’est que nous croyons à l’association des bénévoles et des salariés : l’enthousiasme des uns, l’expertise des autres. Et la troisième, c’est que l’on peut faire du handball dans un modèle économique vertueux, en s’appuyant sur la formation de nos joueuses et celle des salariés. Ces croyances sont notre fil rouge. Elles s’articulent autour de trois piliers : être un acteur sportif, éducatif et économique du territoire. Ces piliers sont ensuite déclinés sur quatre champs d’intervention dans l’univers RSE : l’égalité filles-garçons, l’emploi, l’éco-citoyenneté et le sport-santé. Notre devise “chaque but compte” renvoie à ces piliers essentiels.
Sur le plan économique, pour la saison 2025-2026, notre budget prévisionnel dépasse pour la première fois les 2 millions d’euros. C’est un cap symbolique, qui témoigne de la dynamique du club.
Vous évoluez sous statut associatif, comment s’intègre la collectivité dans le mode de gouvernance des Piraths ? Comment l’Eurométropole vous accompagne-t-elle par exemple ?
Nous avons rejoint la ville et l’Eurométropole en 2023, au moment de notre accession en première division. Ce fut un tournant important, car cela nous a permis de nous inscrire dans une dynamique métropolitaine et de mesurer la réalité du soutien public. Aujourd’hui, l’ensemble des collectivités (Truchtersheim, Achenheim, Strasbourg, Eurométropole, région, département) représente environ 25 % de nos recettes.
Historiquement, on était un club de première couronne, basé à Achenheim et Truchtersheim. Nous nous sommes développés non pas autour des subventions, mais autour du partenariat privé. C’est une culture que nous revendiquons : aujourd’hui, le privé représente 45 % du budget du club.
Comment est structuré le club sur le plan organisationnel ?
Quand on parle de structuration, cela représente tout ce qui permet au club de fonctionner efficacement. Ça commence par le sportif : on a un entraîneur principal à temps plein pour l’équipe première, un entraîneur adjoint à temps plein, un entraîneur du centre de formation à temps plein, un préparateur physique à temps plein, et une kiné à temps partiel. Rien que sur le volet sportif, ça fait déjà cinq personnes. Sur le plan éducatif, nous avons quatre éducateurs et éducatrices sportives à temps plein, plus un alternant. Enfin, sur la partie administrative, Julien Agnelet est en charge de la direction administrative et financière, et je suis responsable du management général. Le pôle compte également deux personnes sur la communication, et deux autres sur les relations partenaires, dont une en stage. Ce qui représente cinq salariés par pôle, hors joueuses.
Ce choix de professionnaliser ces fonctions est stratégique car elles qui permettent de générer des ressources. Nous souhaitons avant tout nous donner le droit de dépenser de l’argent, mais en le générant nous-mêmes. C’est une logique d’autonomie économique qu’on veut renforcer.
Quelles logiques marketing sont déployées vis-à-vis des partenaires? Quels sont les éléments de l’identité du club qui attire les partenaires des Piraths ?
Notre histoire de petit club de deuxième division a cultivé notre vision selon laquelle il fallait répondre aux attentes des partenaires, et non leur imposer une formule. Nous gardons cette logique en Ligue Butagaz Énergie. Nos partenaires s’engagent pour la visibilité et l’hospitalité. Certains sont associés spécifiquement à la partie associative, d’autres à travers le mécénat vers le centre de formation. Notre approche consiste à trouver la solution idéale pour les faire adhérer au projet.
Nos partenaires sont d’abord attirés par une équipe qui véhicule des émotions positives, sa simplicité et sa proximité. Notre ancrage à un territoire d’agriculteurs, où le travail et la patience comptent construit nos valeurs en lesquelles se retrouvent nos partenaires.

Événement partenaires organisé par les Piraths
Y a-t-il des activations qui sont réalisées hors du terrain ?
Le soir de match, ce n’est pas le bon moment pour réseauter. C’est pourquoi nous développons des temps de networking dédiés chez les partenaires sur des formats fédérateurs comme les petits-déjeuners.. Nous voulons devenir un centre de ressources, de témoignages. Nous avons comme atout la force du vécu et nous créons les conditions pour le partager : par les joueuses, le staff et moi-même. Cette activation permet aux partenaires de venir chercher une ressource managériale une ressource impactante à destination des managers forte.
Le modèle économique du handball français est soumis à une forte concurrence au niveau européen sur le plan des salaires. Quel est l’ordre de grandeur de la masse salariale pour les 12 joueuses de l’effectif ?
Notre masse salariale globale dépasse un peu le million d’euros, soit 54 à 55 % des recettes. Cela inclut le staff sportif et administratif.
Comment soutenez-vous les doubles projets des joueuses, soit par rapport aux jeunes du centre de formation, soit dans les volontés de reconversion après-carrière ?
Nous nous sommes beaucoup battus pour le double projet, qui constitue une part de notre ADN. Quand nous étions en N1 et D2, beaucoup de joueuses alsaciennes partaient dans les centres de formation ailleurs. Nous avons essayé de les rapatrier en sécurisant leur parcours. Pour cela nous avons travaillé de concert avec la région, avec Jean-Paul Omeyer, et Julien Agnelet, en actionnant les dispositifs d’alternance pour accompagner nos sportives. Ce dispositif a façonné de belles réussites avec nos joueuses.
Vous avez réussi plusieurs fois à remplir la salle du Rhénus. Quels ont été les process pour organiser ces succès ?
Le Rhénus, c’est une vraie salle pour accueillir les grandes équipes, avec une infrastructure adaptée en matière d’hospitalités pour nos partenaires, mais aussi une capacité suffisante pour accueillir l’ensemble de nos fans lors des grandes affiches, bien au-delà des 700 places disponibles à Truchtersheim, dont 550 sont réservées à nos licenciés. Nous nous sommes inspirés des réussites d’autres équipes, y compris hors handball comme Sélestat, la SIG, le Racing… L’équipe féminine de la SIG nous a montré l’exemple du Rhénus en demi-finale de Coupe de France contre Basket Landes. Elles ont rassemblé 4500 fans. Nous avons tout de suite pensé: si elles peuvent le faire, pourquoi pas nous ?
- Crédit : Cédric Joubert
La ville nous accompagne la logistique de ces matchs premium. En 2023, on en a fait un, la saison suivante, trois et cette année il y en aura quatre. En 30 mois, cela représente 8 matchs de gala. L’organisation de ces affiches événementielles est un levier de développement fantastique, et nous sommes fiers d’avoir rassemblé deux fois 5600 spectateurs lors de nos derbys contre Metz. L’étape supplémentaire sera d’évoluer de l’événementiel à une forme de récurrence. En proposant des soirées différentes, du spectacle sportif, pas seulement de la performance. Parce qu’on ne gagne pas à chaque fois, et certaines affiches attirent moins.
Vous évoquez les autres équipes féminines du territoire, la SIG et le RCSA, avec qui il y a eu en fin de saison dernière une offre commune de billetterie. Est-ce que ce genre d’opération a vocation à devenir récurrente ?
En mai dernier, les féminines du Racing Strasbourg (Première Ligue Arkéma) jouaient leur match de maintien contre Reims à 18h, et nous contre Brest à 20h30. Deux équipes féminines à Strasbourg, à quatre heures d’intervalle, l’une à la Meinau, l’autre au Rhénus… il y a dix ans, c’était impensable, mais avec l’engouement de ces dernières années, nous avons eu cette idée folle de créer une synergie, et nos camarades du RCSA ont immédiatement répondu favorablement.
Cette offre commune a été un succès immense puisque nous avons réuni 4.700 spectateurs au Rhénus, et le RCSA a battu Reims devant 6.000 fans. Il faut se rendre compte du chemin parcouru pour que nous ayons su fédérer 10.000 personnes pour du sport féminin de première division à Strasbourg. On voit que le public attend avec engouement ce type d’offre.
Quelles sont les autres ressources, notamment en merchandising, qui sont développées par les Piraths ?
Nos ressources propres sont constituées par la billetterie, les licences, l’offre de restauration ainsi que les appels à projets développés par nos éducatrices sportives. Nous ne disposons pas de droits TV, donc le merchandising représente un enjeu majeur. Nous sommes engagés avec Erima depuis dix ans. Nous produisons de beaux maillots dont nous sommes fiers et nous essayons d’animer la communauté des fans de handball autour des maillots, avec des concours sur les réseaux.
Cette année, nous proposons des maillots de gardiennes, d’échauffement, maillots à manches courtes… L’an dernier, nous avons vendu 350 maillots et l’objectif cette année, c’est 500. C’est une véritable fierté de voir des jeunes en ville avec le maillot des Piraths. Cette saison, pour encourager cet engouement, nous développons une collection match plus large, et du sportswear avec une collection nommée “Prisme”. L’enjeu, c’est la distribution : aujourd’hui, c’est Internet et les soirs de match, mais nous devons viser la grande distribution.
Pour notre stratégie, nous essayons de nous inspirer de ce que font les autres clubs, en France et à l’étranger, et d’adapter les meilleures idées. Je crois beaucoup à l’essor du merchandising mais il faut pour cela réussir à associer des égéries à des maillots de qualité. Il faut s’inspirer des protocoles déployés par les autres ligues, lors des avant-matchs, de l’avant saison aussi, pour mettre en valeur collectivement les identités des clubs autour de champions et championnes facilement identifiables.
Comment jugez-vous le handball français féminin de club dans le contexte concurrentiel européen ?
Il y a beaucoup de championnats qui se valent en termes de niveau sportif. Je ne comprends pas qu’on fasse la chasse aux petits en France. Si je regarde le Danemark, la Hongrie, la Roumanie… Gyor, FTC, Esbjerg, Ikast, Odense, Bucarest… le haut du tableau, c’est Metz, Odense, Esbjerg, Brest, Ludwigsbourg. Même niveau. Quand je vois Nantes, Dijon, Chambray performer en Ligue européenne, ça montre que notre deuxième peloton tient la route. On joue régulièrement des équipes comme Bensheim en Allemagne. Le troisième niveau européen, entre la 5e et la 10e place, est homogène. Je pense que l’on fait jeu égal avec nos concurrents. Il faut juste qu’on arrête de manquer de fierté. Le championnat de LBE n’a jamais été aussi dense. Le budget cumulé a progressé, autour de 35 millions d’euros. Metz et Brest sont en avance, mais les autres clubs travaillent.
Malgré la contrainte de la fiscalité française, il me semble nécessaire de co-construire le produit handball féminin ensemble : clubs, Fédération, Ligue, DTN, sponsors. C’est en élaborant un meilleur produit pour les partenaires que la valeur pourra être redistribuée envers les clubs : un plus gros gâteau pour que tout le monde ait une plus grande part.
À travers les réponses de son manager général, le club des Piraths dévoile une structuration mature: une gouvernance hybride où bénévoles et salariés cohabitent, une autonomie économique assumée, un engagement RSE structurant et une volonté constante de valoriser les joueuses. Pour Aurélien Duraffourg, l’avenir du handball féminin passe aussi par une co-construction du produit LBE avec l’ensemble des acteurs de l’écosystème. En assumant une stratégie d’innovation, en développant ses ressources propres et en renforçant son ancrage territorial, les Piraths s’inscrivent dans cette dynamique et contribuent à faire grandir l’ensemble de l’écosystème étape par étape, fidèle à leur devise : chaque but compte.



