L’été 2025 a été particulièrement riche pour le sport féminin, porté par deux événements majeurs : l’Euro de Football et la Coupe du Monde de Rugby. L’étude « Visibility Report » menée par Women’s Sport Trust* confirme la popularité croissante du sport féminin, ainsi que la féminisation de sa fanbase. Dans ce décryptage, SPORTPOWHER© analyse les principaux enseignements du rapport et met en perspective les données britanniques avec les dynamiques françaises pour identifier les leviers de performance et d’activation digitale.
Les audiences : la transition du reach vers l’attention
Le rapport publié fin octobre par WST décrit les performances médiatiques anglaises et britanniques : de janvier à octobre 2025, la couverture télévisée du sport féminin professionnel a atteint 36.6 millions de personnes (+10 millions par rapport à 2024), grâce notamment à 357 heures de programmation télévisée (gratuite et payante cumulée). Cette couverture croissante induit une durée moyenne de visionnage en hausse avec 9h45 de sport féminin vu par personne, en progression de 119% par rapport à 2024. Les parcours victorieux anglais en football et en rugby expliquent en partie cette progression spectaculaire : la demi-finale et la finale de l’équipe de football à l’Euro forment les deux meilleures audiences de la télévision britannique en 2025.
En France, si l’équipe de France de football a vu son audience rester globalement stable à 4.9 millions de téléspectateurs lors de son quart de finale contre l’Allemagne par rapport à 2022, sur l’ensemble de la compétition, “la tendance est plutôt en progression” selon Alyssa Normant, chargée d’études senior de Médiamétrie.
En ce qui concerne la Coupe du Monde de Rugby, les Bleues ont rassemblé 3,1 millions de téléspectateurs en moyenne, et 3,8 millions lors de la demi-finale perdue face aux Anglaises. La progression (+171% par rapport à 2022) est particulièrement importante et correspond à une couverture qui a triplé (34.6 millions de foyers touchés en 2025, contre 11,6 millions en 2022) et des horaires plus attractifs que lors de l’édition 2022 en Nouvelle-Zélande avec des matchs tôt le matin.

La forte croissance de l’audience du XV de France Féminin entre la Coupe du Monde 2022 et la Coupe du Monde 2025
La visibilité des matches est donc en croissance nette, en Angleterre comme en France, et l’audience repose sur d’autres facteurs que le seul taux de couverture : le caractère inédit de l’événement, l’attachement aux championnes nationales et leur parcours sportif.
C’est particulièrement observable sur les sports individuels et les deux événements majeurs que sont Roland-Garros, avec les succès sportif et médiatique de Loïs Boisson (5,2 millions de téléspectateurs) et le Tour de France Femmes avec Zwift, guidé par la victoire finale de Pauline Ferrand-Prévot. Sur le Tour, si la couverture a augmenté de 31% entre 2024 et 2025, l’audience moyenne a augmenté trois fois plus vite à +92,8% (2,7 millions de téléspectateurs en 2025 contre 1,4 en 2024).
Au Royaume-Uni, le rapport WST nourrit la même analyse sur le parcours d’Emma Raducanu à Wimbledon, dont le match face à Aryna Sabalenka a été la plus large audience du tournoi féminin, seulement devancé au total par la finale masculine.
Parmi les premières conclusions que l’on peut reconnaître dans le rapport WST Visibility Report 2025, figurent donc une couverture élargie, une attention en progression (+4% sur les heures visionnées au Royaume-Uni lors de l’Euro 2025 par rapport à 2022) et un attachement croissant aux championnes.
Les canaux de diffusion et la segmentation générationnelle
Le Visibility Report 2025 explore également les éléments démographiques et montre notamment un vieillissement de l’audience TV (55 % de téléspectateurs ont plus de 45 ans), mais une féminisation notable : si les hommes restent majoritaires, les femmes constituent désormais 44% des audiences des tournois majeurs. Ces tendances sont confirmées sur tous les événements couverts par l’étude : Euro de football, Coupe du Monde de Rugby, Wimbledon (tennis). En France, Médiamétrie constate également une croissance de l’audience féminine: de 38% à 43% sur l’Euro de Football, et une part portée à 44% pendant la Coupe du Monde de Rugby.
Sur les canaux digitaux, les 13–34 ans constituent la majorité des consommateurs de sport. Le rapport mené par WST démontre notamment qu’il est le segment majoritaire de followers des joueuses de l’équipe nationale anglaise de football. Une tendance que confirment les données issues de YouGov Sports Whitepaper 2025 et DataReportal : les femmes jeunes, particulièrement les 16–24 ans, sont celles qui suivent le plus de comptes sportifs sur les réseaux sociaux, toutes catégories confondues. Sur les réseaux sociaux et les plateformes de streaming, l’étude menée par YouGov constate que les femmes utilisent plus largement les réseaux sociaux comme source principale de consommation de contenus sportifs (35%, contre 32% chez les hommes).
Il y a donc une hétérogénéité générationnelle dans la consommation du sport féminin, avec un segment 35-65 qui se rassemble devant la télévision, alors que les 13-34 ans s’informent d’abord via Instagram et TikTok, deux plateformes essentielles pour la croissance du sport féminin.
Instagram et TikTok : leviers de l’attachement aux championnes
Selon WST, tous les grands « actifs sportifs » observés (NWSL, WSL, UEFA UWCL, UEFA Euro…) affichent une très forte croissance sur les réseaux sociaux, avec des hausses d’uploads et de vues supérieures à celles des ligues masculines, notamment sur Instagram : +8% de vues sur les ligues féminines, -5% sur les masculines. Les principaux tournois de cet été ont confirmé l’impact d’Instagram, de TikTok et YouTube dans les stratégies de communication des joueuses, des sélections et des organisateurs. Les vues enregistrées pour le compte officiel de la World Rugby Cup et sur le hashtag #WEuro2025 ont ainsi explosé :+258% sur TikTok pour la WRC25, +576% sur Instagram pour #WEuro2025.

Extraits du compte instagram @equipedefrancef pendant l’Euro 2025
Les joueuses restent les principales incarnations de ces réseaux en amplifiant l’écho médiatique des compétitions auprès de leurs communautés : 58 % des femmes entre 18 et 34 ans ont découvert une athlète ou discipline grâce à TikTok ou Instagram. Grâce à leur traction générationnelle et la personnification des interactions (contenus “behind the scene” en particulier) qu’ils génèrent avec les nouveaux publics, les réseaux sociaux sont donc un levier marketing de premier ordre pour dynamiser les audiences.
L’intensité digitale, facteur-clé d’engagement
Le constat de la puissance médiatique des réseaux sociaux vis-à-vis des non-fans a été particulièrement assimilé par les sélections anglaises de football et rugby, puisque d’après les données collectées par Women’s Sport Trust, les championnes anglaises dominent les classements sociaux européens.
Les cinq joueuses les plus suivies sur Instagram (Leah Williamson, Chloe Kelly, Alessia Russo, Lauren James et Lucy Bronze) totalisent près de 4,8 millions d’abonnés, soit plus du double de leurs homologues françaises (≈ 2 millions pour Sakina Karchaoui, Selma Bacha, Marie-Antoinette, Elisa De Almeida et Clara Mateo). En rugby, le rapport de force est similaire : les joueuses anglaises les plus suivies dépassent 350 000 abonnés cumulés, contre environ 120 000 pour les internationales françaises.
Cette avance numérique se traduit par une capacité de viralisation démultipliée : les contenus produits autour des “Lionesses” ont généré par exemple 90 % des vues du compte TikTok de la fédération anglaise de football pendant l’Euro 2025. Les puissantes communautés construites autour des joueuses (les fans suivent d’abord les joueuses elles-mêmes, avant les équipes ou les compétitions) essaiment ensuite vers d’autres comptes, à l’exemple de celui de la BBC “BBC Sport Women’s Football TikTok” qui a enregistré 54,3 millions de vues.
Au Royaume-Uni, la meilleure intégration de la culture digitale parmi les actifs sportifs ainsi qu’un relais institutionnel fort permettent d’attirer les fans vers l’ensemble de l’écosystème, avec une capacité de conversion réciproque entre les plateformes numériques et la télévision linéaire.
En France, un modèle à consolider
La comparaison avec l’Angleterre met en évidence deux approches très différentes de la communication. Sur la phase de groupes de l’Euro 2025, l’Équipe de France a publié 32 vidéos sur Instagram, contre 119 pour les Lionesses, générant respectivement 16,4 et 30,9 millions de vues. Si la qualité des vidéos permet à la France d’être 3ème en nombre de vues, la plus faible intensité limite l’engagement. Sur leurs comptes personnels, les joueuses françaises ont globalement publié beaucoup moins que les joueuses des autres sélections majeures. Au total, elles ont généré 0,6 million d’engagements, se plaçant au 9ème rang des différentes sélections, contre près de 10 millions pour les Lionesses, confirmant l’avance anglaise dans la mobilisation collective et individuelle. Ces différences révèlent l’importance de la personnalisation dans la stratégie digitale, un levier que l’équipe de France de football n’a pas encore choisi d’exploiter, plus attachée à la notion de groupe dans sa communication.
En rugby, la stratégie d’incarnation digitale a été plus affirmée. La campagne de visibilité autour des sœurs Feleu, Jessy Trémoullière, Pauline Sansus et Gaëlle Vernier avant et pendant la Coupe du monde 2025 a généré des retombées médiatiques positives, relayées par la FFR, le groupe TF1 diffuseur de la compétition et les partenaires commerciaux (dont la RATP). Sur la période de la Coupe du Monde, la France est la troisième nation en termes d’engagement après les Anglaises et des Néo-Zélandaises. À noter que ces deux nations ont un compte Instagram dédié à leur équipe féminine ce qui n’est pas le cas de la France, ni de la plupart des autres pays. Sur TikTok, la France est 5ème (à noter que l’Espagne est deuxième alors qu’elle n’est pas une nation majeure).
L’héritage des GESI 2025 sur le championnat de WSL
Le début de la saison 2025-26 de la Barclays Women’s Super League (BWSL) illustre la conversion de la visibilité estivale et son halo médiatique en audience domestique durable. Les six premières journées de championnat témoignent d’une durée moyenne de visionnage en progression de 8 %, signe d’une attention plus forte aux rencontres. Dans la continuité de la tendance affichée dans les compétitions estivales, la part féminine du public de BWSL grimpe à 36 %, contre 32 % à la même période en 2024.
Sur le digital, les tendances vues cet été se confirment également. Entre le 1er août et le 13 octobre, les contenus BWSL ont enregistré une hausse de +46 % de vues sur Instagram et +142 % sur TikTok, grâce à une production vidéo en forte hausse : +40 % de publications sur Instagram et +91 % sur TikTok. Les clubs les plus actifs, dont Chelsea, Arsenal et Manchester United Women, figurent désormais parmi les dix plus vus du football anglais, tous genres confondus.
On note enfin la consolidation du format highlights (un format plébiscité par les fans les plus jeunes) sur YouTube : la BBC et Sky Sports ont allongé la durée des vidéos (10 minutes contre 5 auparavant), permettant un gain de +39 % de vues sur la chaîne dédiée Sky Sports WSL. Ces succès en audience ne cannibalisent pas la popularité dans les stades, avec une fréquentation moyenne stable à 6.800 spectateurs par match depuis le début de saison.
Ces stratégies présentent des éléments qui peuvent être transférés sur le modèle français : il s’agit en particulier de capitaliser sur l’attention des fans, d’abord sur les canaux digitaux, puis les convertir à travers différents points de contacts vers les stades. L’exemple montré par l’AXA Élite 1, dont le match inaugural entre le Stade Toulousain et le Stade Bordelais a rempli les tribunes et rassemblé près de 200.000 téléspectateurs.
Le rapport sur la visibilité du sport féminin en 2025 montre des tendances claires : la croissance du nombre de minutes vues, la féminisation des audiences et l’hyperviralité du contenu sportif féminin. Ces tendances sont un levier pour rassembler des supporters et consommateurs et continuer à structurer l’écosystème tout entier, notamment auprès des marques partenaires et investisseurs.
*Women’s Sport Trust (WST) est une organisation britannique à but non lucratif qui œuvre pour accroître la visibilité, la valeur économique et l’impact médiatique du sport féminin, notamment à travers la publication d’études et de données sur ses audiences et sa représentation.
