Pourvoyeur principal des médailles olympiques hivernales et phénomène médiatique depuis une dizaine d’années, le biathlon séduit les diffuseurs, qui y voient un actif structurant de leurs grilles de programmes et surtout le public avec près d’un million de téléspectateurs en moyenne pour chaque course sur la chaîne L’Équipe. Pour comprendre comment un sport qui ne compte que quelques milliers de pratiquants est parvenu à faire émerger autant de personnalités, et en particulier des championnes marquantes du sport français et mondial, SPORTPOWHER© a interrogé Géraldine Pons, Vice-Présidente Sports France d’Eurosport, Bruno Cavrois, Sports Rights Acquisition Director chez Warner Bros Discovery ainsi que Céline Chanat, directrice des contenus et des antennes du pôle TV et Solene Delobelle, directrice adjointe de la communication du Groupe L’Équipe.
L’IBU, une fédération qui fait de l’égalité un moteur essentiel de son développement
Dès 1993, l’IBU (International Biathlon Union) place l’égalité au centre de son projet sportif et économique. L’égalité des primes est instaurée d’emblée entre biathlètes femmes et hommes, avec des montants qui progressent au fil des saisons : 15 000 euros aujourd’hui pour une victoire individuelle en Coupe du monde, encore revalorisés pour 2025‑2026. Ce choix crée des conditions de carrière équivalentes en haut niveau, en favorisant pour les athlètes un même accès à l’entraînement, au matériel et à l’encadrement.
Cette logique guide aussi la construction des calendriers et des formats. Le nombre de courses est identique pour les femmes et pour les hommes, avec les mêmes formats (sprint, poursuite, individuel, mass‑start, relais) et des distances ajustées mais clairement lisibles pour le public. L’IBU travaille également sur l’architecture télévisuelle des compétitions : alternance des horaires pour donner à toutes les épreuves la même visibilité, volumes de réalisation équivalents, mise en scène des arrivées dans des stades pleins où la proximité directe avec les supporters, leurs encouragements ou leur silence pendant les tirs, dynamisent encore plus le moment de tension maximale de la fin de course.
Le relais mixte, introduit en 2005, symbolise la vision égalitaire de l’IBU. Skieuses et skieurs évoluent sur le même tracé, devant les mêmes caméras, avec les mêmes enjeux. En réunissant skieuses et skieurs sur “le même terrain, le même stade, la même dramaturgie”, l’IBU a créé, selon Bruno Cavrois, “un véritable terrain d’égalité”, prolongé depuis 2018 par la possibilité pour une biathlète conclure le relais, une manière symbolique de ne pas reléguer les capacités sportives féminines. Sur le plan de la réalisation, la fédération “attribue le même volume de réalisation aux courses féminines qu’aux courses masculines”, ajoute‑t‑il, ce qui oblige les diffuseurs à traiter l’ensemble des courses “comme un produit unique, sans hiérarchie implicite”.
Pour Céline Chanat, l’IBU est “une instance qui réfléchit constamment à faire évoluer son sport pour satisfaire le public, anticiper la demande”. Elle salue “les efforts de l’institution qui développe l’une des disciplines les mieux structurées, les plus compréhensibles, avec une évolution des formats sans perdre le public en route”. L’égalité y est une grille de lecture structurante : elle oriente la répartition des épreuves, inspire l’innovation (relais mixtes, formats courts) et renforce la lisibilité d’un produit pensé pour la télévision.
Un “bonheur pour les diffuseurs”
Comment un sport qui compte moins d’un millier de licenciés en compétition en France parvient à générer une audience moyenne de plus d’1 million de téléspectateurs? La réponse se joue autant sur la neige que sur l’écran.
Le premier basculement intervient lors des Jeux olympiques d’Albertville, en 1992 : aux Saisies, le relais féminin français (Corinne Niogret, Véronique Claudel, Anne Briand) décroche le premier titre olympique de l’histoire du biathlon tricolore, alors que la discipline compte seulement sept licenciées en France. “C’est le point de bascule. Le fait que le biathlon claque une médaille d’or lors des Jeux en France, ça a sorti le biathlon de l’anonymat. Tout le monde savait désormais ce qu’était le biathlon”, rappelle Siegfried Mazet dans le documentaire de Laurent Vergne “Biathlon : une histoire de France”, produit par Warner Bros Discovery.
La performance historique de 1992 va contribuer ensuite à une émulation sportive et un héritage qui verront Anne Briand en 1995, puis Emmanuelle Claret en 1996 remporter le “gros globe” mondial de la discipline, puis l’avènement de Sylvie Becaert, Florence Baverel, Sandrine Bailly, Marie Dorin, Marie-Laure Brunet, Anaïs Bescond et désormais Justine Braisaz-Bouchet, Lou Jeanmonnot, Océane Michelon, Julia Simon…
La constance sportive des équipes de France nourrit la popularité du biathlon et conscients de la progression de celle-ci, Eurosport dès 1992, puis L’Équipe TV à partir de 2015 vont donner une vitrine médiatique puissante aux champions et championnes puisque de 2015 à aujourd’hui, les audiences sont passées sur la chaîne L’Équipe de 300.000 téléspectateurs à plus d’un million (pic à 1,934 million de téléspectateurs lors des Mondiaux de 2025).

La foule au Grand Bornand pour l’étape française de la Coupe du Monde de Biathlon – Crédit Photo : Etienne Garnier/L’Equipe
Si les sports d’hiver constituent une composante historique de l’offre éditoriale d’Eurosport, le biathlon a conquis une place unique. “Pourquoi cela fonctionne-t-il ? C’est un sport très télégénique, avec de l’enjeu tout au long du parcours et des formats d’une durée idéale. Un bonheur de diffuseur” souligne Géraldine Pons.
Sur la piste, le biathlon combine l’effort cardio du ski de fond et le défi technique et mental du tir, à répétition, sous la pression du chronomètre et du classement. Chaque passage au pas de tir remet en jeu le scénario, chaque faute se traduit immédiatement en tour de pénalité ou en secondes perdues. Cette mécanique crée une tension continue du début à la fin de la course. Les formats organisent cette tension de façons différentes mais complémentaires, et occupent le terrain tout au long de l’hiver. Les sprints posent la hiérarchie, les poursuites la bousculent, les mass‑starts offrent des départs groupés à trente, les relais construisent une dramaturgie d’équipe à quatre visages. Bruno Cavrois insiste, “il n’y a pas de différence, pas de comparaison entre biathlon masculin et féminin, tout est aussi visuellement beau et sportivement intéressant”.
Céline Chanat complète le propos en mettant en avant une composante complémentaire : « le cadre environnemental composé par les forêts, la montagne et le stade de neige renforce l’attrait visuel, tandis que la faible dépendance aux conditions météo, comparée à d’autres disciplines d’hiver, sécurise la programmation”.
Le biathlon coche ainsi trois cases que les chaînes recherchent : densité sportive, télégénie assumée, scénarios en tension permanente. Dans le sport féminin, c’est la potion magique pour les diffuseurs en France avec une discipline portée par des générations successives de championnes auxquelles les téléspectateurs s’attachent et qui sont les héroïnes du feuilleton de sport féminin le plus suivi en France.
Le rôle essentiel du format éditorial pour créer l’attachement à la discipline et aux championnes
L’éditorialisation du produit biathlon par les chaînes contribue à et faire un sport télévisuel majeur et à renforcer la visibilité et la notoriété des championnes.
L’attachement aux champions et championnes repose sur l’animation et la dynamisation des formats éditoriaux. Très rapidement, Eurosport a fait appel à d’anciennes championnes et champions en tant que consultants sur les courses. La chaîne favorise la mixité des équipes, ainsi championnes et champions commentent indifféremment sport féminin et masculin, contribuant fortement à la normalisation de la place du sport féminin à l’antenne. C’est le cas pour le biathlon mais également pour les autres sports. Avec plus de 30 ans de biathlon à l’antenne et de succès français, c’est avec un documentaire exceptionnel qu’Eurosport a également choisi de mettre en valeur ce sport : “Biathlon, une histoire de France”.
Sur la chaîne L’Équipe, la grille éditoriale hivernale est structurée autour du biathlon qui représente le premier poste de dépenses en droits télé de la chaîne. Du jeudi au dimanche, chaque étape fait donc l’objet d’un traitement éditorial d’envergure avec “des prises d’antenne jusqu’à deux heures avant le début de course, et un retour en plateau encore deux heures après la fin pour prendre le temps d’expliquer le vocabulaire, les enjeux, la technique qui sont propres au biathlon” comme le rappellent Solene Delobelle et Céline Chanat. Cette ambition pédagogique est incarnée par l’apport des consultants et consultantes, anciens biathlètes (Alexis Boeuf, Marie Dorin, Anaïs Bescond) et permet de connecter chaque spectateur à la discipline et aux courses.
Dans cette vitrine médiatique au format éditorial conçu spécialement pour capter l’audience, un élément contribue à connecter encore plus les champions et championnes au public : le tutoiement. “Sur la chaine L’Équipe, nous appelons tous les biathlètes par leur prénom, comme les personnages d’un feuilleton auxquels on s’attache, et la relation que nous construisons avec eux rejaillit sur le public en créant une forte proximité entre elles et eux et le public derrière son écran” explique Solene Delobelle.
Au-delà de l’objectif de vulgarisation, la chaine L’Équipe positionne le biathlon comme “un véritable feuilleton dans les sports blancs, qui raconte une dramaturgie captivante”. Et dans cette volonté de feuilletonnage, elle travaille également sur des projets de contenus documentaires, sous la marque L’Équipe Explore ou autre, pour donner à voir plus de contenus “inside”, approfondir l’incarnation de la discipline par ses acteurs et actrices, raconter leurs parcours, leurs personnalités. Le documentaire “Chasseurs d’Or” consacré au biathlon offre par exemple un regard sortant du registre sportif pur qui facilite l’identification du public aux champions et championnes.
L’attractivité envers les publics et les annonceurs, un terrain d’égalité qui favorise l’émergence des championnes
Si sur Eurosport, la logique paneuropéenne de la chaîne réduit la dépendance économique aux audiences, la chaine L’Équipe se félicite d’un engouement croissant du biathlon auprès des téléspectateurs : +23% d’audience en France entre 2023 et 2024, et 41 courses à plus d’1 million de téléspectateurs sur la saison écoulée 2024-25. Le biathlon est par ailleurs un terrain de mixité aussi sur les audiences, structurées sur un socle assez familial autour du bloc majoritaire des 25/45 ans. La féminisation des plateaux, ancienne, reflète fidèlement la mixité des publics.
En plaçant l’égalité au coeur de son modèle, le biathlon a structuré un cadre économique cohérent pour ses championnes. Même visibilité, mêmes primes, même exposition médiatique : cette architecture crée un statut clair auprès du public comme des annonceurs. Les performances deviennent ainsi de véritables actifs marketing, portés par un environnement lisible et stable. La popularité croissante du biathlon, dont l’intensité compétitive, la dramaturgie et le positionnement environnemental sont des atouts essentiels pour y apposer des valeurs marketing puissantes, participe ensuite au développement de points de contact toujours plus nombreux entre les marques, les championnes et les fans.
Dans le paysage sportif français, le biathlon s’impose comme l’un des sports les plus aboutis en matière de performance, de puissance médiatique et d’égalité de genre. L’alignement entre les diffuseurs et l’IBU a permis de capitaliser sur ces atouts pour faire émerger des personnalités directement identifiables par le public, et l’égalité créée dès les débuts de la médiatisation a défini les conditions pour que les femmes soient autant promues. L’exemple du biathlon démontre ainsi la fonction essentielle d’impulsion du couple institution/média dans la promotion des championnes.
