Absente des terrains depuis le début de saison dans l’attente d’un heureux événement, la capitaine de l’Équipe de France de Handball Estelle Nze Minko a construit une présence médiatique nouvelle pour elle à travers les réseaux sociaux, documentant à la fois les compétitions depuis l’intérieur et son regard sur sa grossesse et sa future maternité.
Alors que les récits individuels de championnes sont un moteur essentiel de leur valeur auprès d’un écosystème curieux de rôles-modèles, SPORTPOWHER© a pu échanger avec Estelle Nze Minko, qui témoigne avec lucidité de son projet de maternité, la manière dont elle l’a intégré à sa carrière, et de l’importance du pas de côté pour construire la suite de son parcours après avoir quitté les parquets.
Estelle Nze Minko, vous êtes en retrait des terrains pour la plus belle des raisons, la naissance de votre enfant, et on perçoit dans vos vidéos un rapport nouveau à votre sport. Ce statut d’observatrice, vous a-t-il offert de voir différemment vote sport, son évolution, le rapport avec le public ?
Après 15 ans de très haut niveau, le plus important pendant les premiers mois, ça a été d’abord de couper, me concentrer sur ma grossesse donc je n’ai pas intellectualisé mon sport. Cette pause m’a toutefois offert le luxe de savourer ce que j’avais accompli, et c’est un regard en arrière qui a créé un sentiment très fort qui va m’accompagner durablement. J’ai aussi pu prendre conscience encore plus clairement du milieu dans lequel j’évolue et du privilège d’évoluer dans une structure entourée de gens qui, professionnellement, correspondent exactement à ce dont j’ai besoin humainement et sportivement à ce stade de ma carrière. Et de prendre conscience de ces privilèges, de la chance qui est la mienne de vivre de ma passion, de mon sport. Mais c’est vrai qu’être déconnectée du rythme de la compétition, de l’enchaînement des matchs et des plannings qui nous sont donnés, en fait l’accompagnement que l’on a de la part de l’institution, cela a pu être perturbant car il a fallu reconquérir mon quotidien.
J’ai découvert ma grossesse très tôt, et je suis arrivée dans mon club pour le début de la saison à 5 semaines de grossesse. Je ne l’avais pas anticipé mais il est vrai qu’au départ, le corps médical recommande souvent de ne rien annoncer avant 3 mois. Il m’a donc fallu composer entre préserver mon « secret », tout en étant transparente avec mon club afin de pouvoir m’écouter durant ce premier trimestre éprouvant physiquement. Avant l’annonce officielle de ma grossesse, j’ai donc découvert une autre facette de la notoriété de joueuse. Après la préparation de début de saison que j’avais faite avec Györ, il fallait composer avec les observateurs, les médias qui pouvaient s’interroger sur mes absences. Je me suis rendu compte encore différemment de l’encadrement sportif et médiatique dans lequel j’évolue.
Vous évoquez la grossesse comme un projet planifié. Est-ce que ce projet a fait l’objet d’une discussion avec le club ?
C’est une discussion qui a eu lieu lors de la renégociation de mon contrat, il y a deux ans. Il faut d’abord comprendre que Györ est un club très “grossesse-friendly”, et les exemples de mes coéquipières qui sont devenues mamans et sont revenues au plus haut niveau lors des dernières saisons ont vraiment contribué à ce que le club accompagne très positivement les joueuses dans leur désir de maternité. Donc au moment de renouveler mon contrat, j’ai exprimé ce désir, et le club m’a présenté une offre qui me permette d’intégrer et planifier mon projet grossesse et de maternité, avec un contrat de 3 saisons plus une saison optionnelle.
C’est un cadre sécurisant, et j’ai conscience du privilège de ma situation vis-à-vis de 90% des handballeuses professionnelles.
Cela dit, en France, la signature de la convention collective est un progrès considérable. C’est désormais beaucoup plus avantageux pour les clubs et pour les joueuses de traiter la question financière, avec le salaire qui est compensé par la Sécurité Sociale pendant le congé de la joueuse.
C’est un enjeu de planification économique pour le club lui-même. Est-ce que c’est plus facile pour un club comme Györ, qui est l’un des clubs les plus puissants d’Europe, d’accompagner les projets de maternité de son effectif ?
Comme je l’ai dit, si on compare avec la France, l’avancée de la convention collective dans le handball féminin limite cet effet de la surface financière du club, puisqu’en France, le salaire de la joueuse en congé est pris en charge par les caisses de Sécurité Sociale, donc laisse la disponibilité de trésorerie pour une joueuse remplaçante, et offre de nouvelles opportunités de discussions entre les joueuses et les clubs pour envisager ces doubles projets.
Ici à Györ, les joueuses en projet maternité touchent un salaire réduit pendant la grossesse qui ne redevient complet qu’après l’accouchement, mais il n’y pas de sécurité sociale qui prenne le relais, donc c’est une charge nette pour le club employeur.
Personnellement, j’avais envie et besoin de vivre cette maternité de manière sereine. Je n’avais pas envie d’être en conflit avec mon club et j’avais au contraire la volonté que ce projet puisse se faire de manière travaillée, réfléchie, et surtout concertée.
« J’avais envie et besoin de vivre cette maternité de manière sereine, et construire le projet de manière travaillée, réfléchie et surtout concertée. »
Ce n’est pas facile de remplacer une joueuse enceinte car il y a tout un travail d’identification à réaliser sur des joueuses qui viendront prendre place dans le collectif, avec un niveau de jeu cohérent, pour ne pas contrevenir aux ambitions sportives, et au statut du club. Cette année, nous étions quatre joueuses enceintes. Ça n’est jamais arrivé dans un club professionnel d’avoir, sur une même saison, quatre joueuses avec des projets de grossesse. En Équipe de France, nous étions trois à avoir le même désir de maternité. Donc, la maternité des joueuses est un enjeu de planification, dans les clubs, dans les sélections, et a un impact économique.
Une fois l’enfant arrivé, la joueuse revient avec un nouveau statut de maman qui nécessite aussi un accompagnement. Les institutions peuvent aussi mettre à disposition une organisation spécifique pour les familles afin de placer les athlètes dans le meilleur environnement possible : faire voyager les membres de la famille sur des déplacements longs, crèche ou garde à disposition dans l’enceinte du gymnase pour faciliter le quotidien… Tous vont devoir intégrer ce modèle économique, et les clubs les plus solides, dont Györ fait partie, auront plus de chances.
Au-delà de votre contrat avec Györ, vous bénéficiez d’un partenariat avec Adidas dont vous êtes ambassadrice, comment votre absence des terrains est perçue par votre sponsor ? Est-ce que votre nouvelle visibilité hors des terrains a modifié vos engagements ?
De la même manière qu’avec mon club, j’ai été très transparente avec eux sur mon projet de maternité. C’est une marque avec laquelle je travaille depuis 2017. C’est une longévité assez rare, et même après 2024 et les Jeux Olympiques, là où il y a généralement un renouvellement de générations parmi les ambassadeurs et ambassadrices de la part des équipementiers, Adidas m’a renouvelé sa confiance jusqu’en 2028.
Dans l’exécution de ce contrat, mon absence des terrains pour l’instant fait que je ne perçois pas les rémunérations liées à la performance, aux sélections, mais je continue de disposer des dispositions événementielles et promotionnelles, les opérations annuelles. Et dès mon retour sur le parquet, l’engagement reprendra normalement.
Concernant le fait que je sois plus visible individuellement, oui je pense qu’Adidas est sensible à mon activité sur les réseaux sociaux, à la communauté que j’ai développée, et ça a été un des arguments du renouvellement du contrat.
Vos prises de parole sont différentes, avec le prisme de la maternité. Est-ce que cette nouvelle identité dans votre discours, votre nouveau positionnement, en plus du statut de capitaine des Bleues, de championne, a participé à attirer de nouveaux sponsors ?
Ça a été un des objectifs de ce temps hors des terrains, pendant ma grossesse, de m’entourer de partenaires qui puissent correspondre à ma vie actuelle. Et j’ai voulu profiter de mon nouveau quotidien pour aller chercher ces partenariats, à travers une visibilité sur les réseaux, en devenant ma propre marque.
C’était un écho assez intéressant avec mon expérience entrepreneuriale, quand j’avais créé l’entreprise VBox, et cette recherche de sponsors a été très instructive en termes de connaissances. Sur le plan des sponsors, j’avais à cœur de m’engager sur des valeurs et des projets à long terme. La réalité du marché m’a surtout conduite à développer des contacts ponctuels avec des marques autour de la puériculture, de la maternité.
Vous qui avez un regard sur le temps long, d’après vous, sur quoi les annonceurs investissent ? Est-ce que c’est sur l’image de la capitaine de l’Équipe de France, qui a tout remporté, est-ce sur la marque handball ?
C’est une question aussi que je me suis posée et aussi pour moi, pour mon après carrière, pour comprendre un peu le système dans lequel j’évolue et pour le handball et le sport féminin en général. Je me suis rendu compte qu’être un leader, être un rôle modèle, c’est aussi, en tant qu’athlète accompli, raconter des choses, profiter de notre position, de l’audience que nous offre notre statut, pour parler. Moi, en l’occurrence, j’ai très vite parlé de sujets engagés, car c’est ce qui me paraît être le plus intéressant.
C’est une manière également de développer mon image individuelle, d’essayer de montrer qui je suis, quelles sont mes valeurs, quels sont mes engagements, avec une incarnation et une proximité différente, en préservant l’équilibre entre la prise de parole publique et la préservation de mon intimité.
Avec le recul, notre palmarès n’est pas le premier atout auprès des marques, et dans un sport collectif, il faut quand même cultiver une image individuelle. Pour soi, car notre attractivité, nos revenus déclinent forcément lors de l’après-carrière, et l’invisibilisation touche encore plus les ex-sportives. Aujourd’hui, je trouve qu’il y a très peu d’athlètes féminines qui ont une après carrière ou des opportunités d’après carrière à la hauteur des championnes qu’elles ont été. Mais c’est aussi dans l’intérêt du collectif lui-même. Une des leçons que je retiens de mon expérience des réseaux pendant ma grossesse, c’est que beaucoup de gens ont commencé à me suivre parce que je parle de ma maternité à travers mon sport.
Ces gens ne suivent pas la handballeuse, ils voient et écoutent la future maman-athlète. Et quand je dis que l’image individuelle peut servir le collectif, c’est que parmi ces gens, ces mères qui me suivent, certaines vont aller découvrir mon sport à la télévision, puis peut-être pousser la porte d’un gymnase et assister à des matchs.
Mes prises de parole sur les réseaux sont ma contribution, mon rôle dans ce changement.
Vous avez évoqué l’entrepreneuriat, que vous avez déjà expérimenté, est-ce que c’était un pas vers la stratégie de reconversion ?
En 2021, j’avais créé VBox, une entreprise de distribution de box de marques de femmes entrepreneures engagées. Cette période a été difficile parce que je me suis lancée dans l’entrepreneuriat sans avoir la moindre idée de ce que ça représentait et c’était très intense de faire du sport de haut niveau et de monter mon entreprise solo.
Si j’avais su à l’avance la charge de travail que ça nécessitait, je n’y serais peut-être pas allée ! Mais avec le recul, je me rends compte à quel point j’ai bien fait de vivre cette aventure. Tout d’abord car j’ai réalisé que je pouvais être passionnée par quelque chose avec la même flamme que par mon sport. Et je pense que c’est un privilège dans sa carrière d’athlète de vivre une expérience qui challenge autant, qui fasse vibrer à ce point. Je pense que ça a été un super enseignement, où j’ai développé énormément de compétences en marketing, en communication, en création.
Et surtout, je me rends bien compte quand même qu’il y a quelque chose dans l’entrepreneuriat qui se rapproche énormément du sport de haut niveau : le challenge, cette petite pression, cette beauté de transformer en réalité ce qui a germé dans sa tête, et de trouver les solutions pour parvenir à le développer. C’est une voie qui peut m’animer après ma carrière sportive.
Enfin, rétrospectivement, vous avez évolué à Toulouse, Mios Biganos, Nîmes, Nantes, Fleury avant de rejoindre la Hongrie avec Siofok puis Györ. Au vu des situations traversées par ces clubs, quel regard portez-vous sur l’évolution du handball féminin professionnel et du sport féminin professionnel en général ?
Je suis un peu partagée car on constate tous les ans des clubs qui font faillite, notamment dans le championnat de France, mais aussi à l’échelle internationale. On peut citer le club norvégien des Vipers de Kristiansand, qui ont gagné trois fois la Ligue des champions et qui finalement n’arrivent pas à survivre financièrement.
Le constat c’est la fragilité du modèle, mais il y a des clubs qui se sont très bien développés. En France, on retient les deux exemples de Metz et Brest, qui sont des structures très stables en termes de performance, mais aussi en termes d’engouement populaire et d’ancrage local. Aujourd’hui, pour une joueuse, quand tu vas jouer à Metz ou à Brest, c’est un vrai spectacle. C’est génial. Pour le handball féminin, c’est vraiment fort.
Il y a très peu d’endroits en Europe où tu retrouves cette ambiance-là, même dans les pays scandinaves, qui ont pourtant une tradition du handball féminin. Dans beaucoup de championnats européens, les salles sont vides et les clubs ne progressent pas vraiment. C’est un milieu très fragile, mais c’est la réalité du sport en ce moment et quand le sport va mal, c’est entre autres le sport féminin qui paye le plus cher.
En se racontant pendant sa grossesse, Estelle Nze Minko met en lumière des réalités encore peu documentées du sport féminin professionnel : la maternité comme sujet de planification sportive et économique, la nécessité pour les athlètes de construire une visibilité indépendante du terrain, et l’impact concret de ces récits sur l’attractivité du sport auprès de nouveaux publics. Son parcours illustre un point clé : la valeur d’une championne ne repose pas uniquement sur ses performances, mais aussi sur sa capacité à structurer son image, anticiper l’après-carrière et contribuer, par ses prises de parole, à élargir l’audience et les modèles du sport féminin.


