En France, le football japonais fascine depuis la génération Olive et Tom. Pourtant, le football féminin japonais demeure largement méconnu au-delà de sa sélection nationale alors qu’il constitue un cas d’étude particulièrement instructif sur le plan économique. Ainsi, le rapport Deloitte Football Money League soulignait en janvier 2025 que deux clubs japonais, Sanfrecce Hiroshima Regina et Omiya Ardija Ventus (devenu depuis RB Omiya Ardija Women) généraient davantage de revenus que trois clubs de Women’s Super League.
En s’appuyant sur une étude publiée par le cabinet Skylight, SPORTPOWHER© propose une analyse approfondie de la Sompo WE League (“Women Empowerment”), un championnat qui conjugue héritage économique structurel, gouvernance professionnelle et logique de développement déjà avancée.
Un contexte régional en mutation
Aux côtés de la Corée du Sud, de la Chine et de l’Australie (qui fait partie sportivement de la Zone Asie pour la FIFA), le Japon constitue un pôle historique du football féminin asiatique, en étant à ce jour la seule nation du continent à avoir remporté une Coupe du monde féminine senior (2011). La structuration progressive du marché continental s’inscrit à la fois dans le poids économique, démographique et politique croissant de l’Asie, et dans la dynamique globale de professionnalisation du football féminin engagée depuis le début des années 2010 sous l’impulsion de la FIFA et qui a abouti à l’inauguration de l’AFC Women’s Champions League (compétition continentale des 22 clubs champions de la zone Asie) lors de la saison 2024-25.
Dans ce contexte, la WE League peut s’appuyer sur un cadre macro-économique solide. Cinquième économie mondiale, le Japon bénéficie d’une base industrielle puissante et d’un modèle de patronage sportif historiquement structurant, dans lequel les grands conglomérats (« keiretsu« ) comme Mitsubishi jouent un rôle central. Des groupes industriels et de services (Mynavi, Yanmar, INAC, Nippon TV) figurent ainsi parmi les soutiens historiques du football féminin, selon une logique encore profondément ancrée dans la vie économique japonaise.
Une culture sportive institutionnalisée
Le développement du sport au Japon repose sur une pratique précoce et largement institutionnalisée, structurée autour du système des bukatsudō, ces clubs sportifs intégrés à la vie scolaire et universitaire. Du collège au lycée, une part importante des élèves s’engage dans ces structures, qui constituent un socle central de la pratique sportive et de l’apprentissage de la compétition et fédère les représentations du sport japonais à travers la culture manga et cinématographique.
Historiquement, le baseball a longtemps occupé le statut de sport numéro un au Japon, héritage direct de l’influence américaine d’après-guerre. Le football masculin s’est imposé plus tardivement, notamment à partir des années 1990, sous l’effet conjugué de la création de la J.League et de la diffusion des grands championnats européens, et la féminisation de la pratique sportive s’inscrit quant à elle dans une dynamique plus récente, comparable à celle observée en Europe, mais désormais pleinement intégrée dans les politiques de développement des championnats sur l’archipel.
L’exploit de 2011 et l’engouement populaire autour des “Nadeshiko”
La victoire de la sélection japonaise à la Coupe du monde 2011 a constitué un moment fondateur pour le football féminin national. Elle a généré un intérêt nouveau pour la pratique amateur et renforcé la légitimité du football féminin dans l’espace public japonais.
Mais l’absence de nouvel exploit planétaire sur la décennie suivante, en particulier aux Jeux Olympiques de Tokyo en 2021, a limité l’effet durable de l’attachement aux joueuses, qui évoluent en plus majoritairement à l’étranger. L’héritage sportif de 2011 demeure structurant, mais il ne suffit pas seul à soutenir la montée en puissance pérenne du championnat sur le plan de la visibilité et des droits médias.
Une formation structurée en tois niveaux : système scolaire, JFA Academy et académies de clubs
Le modèle de développement des joueuses repose sur une architecture de formation organisée en trois niveaux complémentaires. D’abord le système scolaire des bukatsudo cités précédemment, ensuite les JFA Academies, opérées directement par la Fédération et qui constituent un dispositif centralisé combinant formation sportive, scolaire et personnelle, et alimentant régulièrement les sélections nationales et enfin les académies de chaque club, directement affiliées aux équipes premières. Ce système assure une continuité méthodologique entre formation et football professionnel.
Ce modèle à triple entrée favorise des trajectoires diversifiées avec certaines joueuses issues du parcours fédéral et d’autres formées dans les académies de clubs, tout en garantissant une cohérence d’ensemble dans le développement des talents. Il rappelle, dans son principe, des dispositifs observés en Europe, notamment en France, où les pôles fédéraux coexistent avec les centres de formation des clubs professionnels. La qualité de la formation des joueuses se lit à travers la performance des sélections japonaises de jeunes, régulièrement présentes au plus haut niveau international, mais aussi à travers l’attractivité internationale des joueuses japonaises. On recense ainsi 44 joueuses japonaises évoluant à l’étranger, avec une prédominance marquée de la Women’s Super League anglaise (19 joueuses) et la NWSL américaine (9 joueuses), suivi par la Damallsvenskan suédoise (8 joueuses) confirmant le rôle de la WE League comme un tremplin vers le très haut niveau.
Une ligue professionnelle entre héritages industriels, autonomie encadrée et structuration des parcours
Professionnelle et juridiquement indépendante depuis 2021, la WE League présente une gouvernance étroitement connectée à l’écosystème global du football japonais. La présidence de la ligue est ainsi assurée par Yoshikazu Nomura, également président de la J.League, tandis que la vice-présidence est occupée par Tsuneyasu Miyamoto, le président de la Japan Football Association.
Cette configuration traduit une volonté de convergence stratégique nationale entre football masculin et football féminin. Sans remettre en cause l’autonomie opérationnelle de la ligue, ce lien étroit avec la J.League et la JFA facilite l’alignement des politiques sportives et l’inscription du football féminin dans une vision globale du développement du football japonais.
Enfin, la gouvernance de la ligue intègre plusieurs anciennes internationales japonaises, parmi lesquelles Yukari Kinga, Ayumi Kaihori ou Asami Otaki. Leur présence au sein des instances décisionnelles contribue à ancrer les orientations de la ligue dans une compréhension claire des réalités sportives, personnelles et professionnelles du football féminin. La ligue a mis notamment en place un cadre contractuel collectif, incluant un salaire minimum, décliné en deux catégories de contrats : les contrats A (4,6 m¥, soit environ 25 k€ annuels) plafonnés à 5 joueuses par équipes et les contrats B (2,7 m¥, soit environ 14,8 k€ annuels), plafonnés à 10 joueuses, en fonction de leur statut sportif. Ce dispositif vise à sécuriser les parcours professionnels, tout en laissant une marge de flexibilité aux clubs dans la gestion de leurs effectifs et de leurs équilibres économiques.
Une gouvernance de clubs partagée entre clubs intégrés et clubs féminins indépendants
Au niveau des clubs, la WE League reconnaît deux configurations principales. Sur les 12 clubs engagés, 8 sont adossés à une structure masculine professionnelle, tandis que 4 clubs sont des structures féminines indépendantes.
L’adossement permet un accès facilité à des ressources existantes et donc une assise économique plus importante. Le Deloitte Football Money League 2025 cite notamment le RB Omiya Ardija Women et le Sanfrecce Hiroshima Regina, qui présentent des niveaux de revenus comparables (1,9 m€) à ceux de plusieurs clubs européens hors WSL. D’autres clubs historiquement établis comme les Urawa Reds Ladies ou les Nippon TV Tokyo Verdy Beleza bénéficient eux aussi de la base économique solide fondée par le club masculin d’origine.
À côté de ces clubs intégrés, les clubs indépendants de Mynavi Sendai Ladies, Chifure AS Elfen Saitama, Nojima Stella Kanagawa Sagamihara et INAC Kobe Leonessa sont les émanations 100% féminines du patronage sportif japonais. Les grandes entreprises s’intéressent désormais de près à la croissance du sport professionnel féminin.
Une structuration commerciale capable de compenser des droits médias encore limités
La ventilation des revenus de la WE League met en évidence un point central de son modèle : malgré des droits de diffusion encore modestes, la ligue dispose déjà d’une structuration commerciale suffisamment robuste pour compenser ce levier contraint. Avec 8,1 m€ de revenus sur la saison 2023-24, la WE League se situe en deçà de la Women’s Super League et de la Liga F, mais à un niveau proche de la Frauen-Bundesliga (10,1 m€) et légèrement supérieur à celui de l’Arkéma Première Ligue (7,5 m€ en 2023-24), ce qui traduit un modèle compétitif à l’échelle internationale.
La structure de ces revenus révèle à la fois les contraintes et les atouts du championnat japonais. Les droits médias représentent une part très limitée des ressources (environ 0,6 m€), mais cette faiblesse est compensée par un socle commercial solide (+30% de revenus commerciaux sur un an), au premier rang duquel figure le naming de la compétition. Le partenariat de naming avec Sompo apporte à lui seul près de 1,9 m€ par saison, constituant un pilier de stabilité financière pour la ligue. Sur les douze partenaires globaux recensés, neuf sont exclusifs à la WE League, traduisant un positionnement marketing différencié et attractif pour les annonceurs. Parmi les activations développées avec les partenaires, les WE Action Days permettent d’engager des initiatives locales partagées entre les clubs et les sponsors visant à “promouvoir une société où chacun peut s’exprimer et s’épanouir à travers le sport et le football”.
À ce socle commercial s’ajoutent des subventions issues de l’écosystème du football japonais (environ 2.5 m€), en provenance de la J.League et de la Japan Football Association. Ces apports jouent un rôle d’équilibrage dans la phase actuelle de développement, dans une logique comparable aux mécanismes de redistribution et de soutien observés dans d’autres ligues féminines européennes, notamment pour la LFFP.
La WE League s’appuie donc sur la valeur commerciale du produit ligue et sur des partenariats nationaux solides, tout en identifiant clairement le levier des droits médias comme principal axe de progression à moyen terme.
Des affluences moyennes en nette progression
Les affluences constituent un autre marqueur structurant. La WE League affiche une affluence moyenne de 2 187 spectateurs par match, en progression de 24 % sur un an. Ce niveau atteste de l’existence d’un socle de publics bien installés autour du championnat, et situe la WE League au-dessus des championnats espagnol, italien et français notamment.
Le soutien des supporters est réel, et plusieurs rencontres ont dépassé le seuil des 20 000 spectateurs dont le match entre Sanfrecce Hiroshima Regina et les Urawa Reds (20,156 spectateurs en mars 2025) et celui opposant le JEF United Chiba et Omiya Ardija Ventus (26,605 spectateurs), confirmant la capacité du championnat à mobiliser ponctuellement des publics très larges. Ces affluences élevées s’appuient sur la densité urbaine japonaise, l’ancrage territorial des clubs et l’utilisation régulière d’enceintes de grande capacité, typiques de la tendance mondiale de premiumisation des stades.
Loin de l’image d’un championnat émergent, la WE League apparaît comme un modèle structuré, doté de fondamentaux économiques, institutionnels et sportifs solides, malgré une visibilité internationale encore limitée. Gouvernance professionnelle, structuration commerciale autonome, cadre contractuel protecteur et ambition formatrice composent un écosystème cohérent et lisible. À ce titre, le modèle japonais constitue une source de bonnes pratiques intéressantes dans un contexte de mutation du paysage des clubs féminins professionnels.



