Personnalité incontournable du handball français, Béatrice Barbusse a été la première femme à avoir dirigé un club masculin. Aujourd’hui vice-présidente de la Fédération Française de Handball, Béatrice Barbusse porte depuis plus de trois décennies un engagement constant pour structurer durablement le handball féminin. Sociologue engagée, elle est toujours en première ligne pour faire progresser l’égalité entre joueurs et joueuses. Dans cette interview pour SPORTPOWHER©, Béatrice Barbusse revient sur les étapes clés de la professionnalisation, les fragilités persistantes du modèle économique et les combats encore nécessaires pour faire du handball féminin une véritable puissance sportive, économique et sociale.
Béatrice Barbusse, à travers votre parcours, vos responsabilités et vos engagements, vous avez développé une vision à 360° du handball et notamment du handball féminin. Comment jugez-vous l’évolution de la professionnalisation des joueuses ?
À mon époque de joueuse, il n’y avait pas de salaires, seulement quelques indemnités. Une poignée d’internationales étrangères pouvaient gagner un peu d’argent, mais c’est tout. À Créteil, quand j’étais représentante des féminines au Conseil d’Administration, je me souviens m’être battue face à Jean-Claude Tapie, le frère du Président de l’OM de l’époque, pour que nous puissions disposer des mêmes droits que l’équipe des garçons, qui évoluaient comme nous au plus haut niveau, et revendiquer des équipements équivalents à ceux des garçons: sacs, survêtements, chaussures… Et puis, on avait réussi même à obtenir la dernière année 100 francs par match gagné, bien que cette saison-là, on n’ait pas gagné beaucoup de matchs d’ailleurs.
Je vais vous faire un rapide historique, appuyé par les travaux de thèse de Lise Cardin. La Fédération Française de Handball (FFH) a décidé d’investir sur le handball féminin à la fin des années 90. À l’époque, le président, c’était André Amiel, qui a décidé lors d’un Bureau Directeur qu’après avoir investi sur les garçons pendant près de 40 ans, il était temps de donner de véritables ressources et des moyens aux équipes féminines, notamment nationales. Et c’est à ce moment qu’est nommé Olivier Krumbholz, qui emmènera la sélection en finale des Championnats du Monde dès 1999, et au premier titre en 2003. C’est là que se forme la première génération de femmes handballeuses professionnelles, même si leur rémunération n’avait rien à voir avec les montants actuels et que par ailleurs, la plupart avaient des activités parallèles, à travers des études ou même un emploi. Donc elles étaient professionnelles parce que payées pour jouer au handball, mais dans l’organisation réelle, étaient-elles professionnelles ?
- L’équipe de France médaillée d’argent en 1999 – Crédit Photo AFP
- Premier titre de Championnes du Monde en 2003 – Crédit Photo AFP
Est-ce que les clubs aussi se sont professionnalisés ?
Pour répondre à ça, je vais finir ma réflexion sur le statut des joueuses. Car c’est aussi une question qu’il faut se poser, c’est qu’est-ce qu’on entend par être professionnel ou le professionnalisme. Pour les filles, la Ligue Féminine de Handball (LFH) a consacré le professionnalisme en 2007. Donc entre 1999 et 2007, il y a un système flou autour du statut des joueuses. En 20 ans, il est évident que les choses ont évolué : les clubs sont plus structurés. Désormais, il y a des salariés qu’il n’y avait pas toujours à l’époque. Il y a un cahier des charges à respecter et une Commission Nationale de Contrôle et de Gestion (CNCG) qui n’existaient pas non plus auparavant.
Mais à mon sens, la structuration est encore insuffisante, et les exemples de défaillances qui marquent le handball féminin depuis plusieurs étés en sont les symboles. Bien souvent, la priorité est donnée au sportif et pas à la structuration de l’entité club. Il devrait y avoir une incitation à développer le marketing, la cellule commerciale, or pour beaucoup de présidents de clubs, ceux-ci investissent sur les salaires de l’équipe première, et misent ainsi sur une progression rapide des résultats sportifs qui est censée rendre visible et mettre en valeur leur club et en conséquence attirer de nouveaux sponsors ou les collectivités. Or, ces dernières années, les budgets prévisionnels sont parfois remis en cause parce que des subventions de collectivités ne viennent pas, ou parce que des sponsors se retirent. Ceci étant ma réflexion n’est pas accusatoire, et je comprends le raisonnement sous-jacent à cette stratégie.
Comment la FFH et la LFH parviennent-elles à créer un cadre attractif pour les investisseurs ?
La Ligue Féminine de Handball peut avoir ce rôle incitatif en mettant en avant le cahier des charges, qui n’est pas une licence club, mais qui pose les bases d’un cadre réglementaire commun. Se doter de ce cadre peut d’ailleurs être très rassurant vis-à-vis des investisseurs car cela signifie concrètement qu’il y a eu un accord collectif, et que tous les acteurs se projettent vers un objectif commun. Pour les investisseurs, c’est une manière de s’assurer que l’argent investi est fléché selon des postes et des étapes définies, utiles à la structuration d’un modèle économique pérenne.
Cela rejoint une évolution fédérale. Comment la FFH et la LFH se sont-elles transformées et structurées pour développer le handball féminin ?
La LFH existe depuis 2007 (et est entrée en vigueur en 2008) et fait passer les handballeuses au statut de joueuses professionnelles. Mais on parlait de la définition du professionnalisme sportif tout à l’heure. Il y a l’acception économique, qui définit que l’on est professionnel à partir du moment où au moins 50% des revenus sont issus du sport, et il y a une acception sociologique que je défends forcément, où le professionnalisme n’est pas seulement synonyme d’argent, mais va aussi avec les structures mises en place autour de l’athlète, l’accompagnement, la capacité à cotiser pour la retraite, d’avoir une protection sociale… Sur ce volet, on note une évolution claire entre le début des années 2000, et l’accord sectoriel pour le handball féminin signé en 2021. Ce fut alors une étape supplémentaire qui a été franchie puisqu’au travers de cet accord sectoriel, ont été mis en place de manière tout à fait légale, les congés payés, la maternité, la protection sociale… La LFH est réellement professionnelle depuis cet accord de 2021.

Photo 25-26 de rentrée des 24 clubs de la Ligue Féminine de Handball – Crédit Photo : LFH
Dans son fonctionnement et sa gouvernance, la LFH reste une institution interne à la FFHB. Les clubs y sont représentés et l’objectif c’est de porter une stratégie commune, au nom de l’intérêt général. En particulier, des groupes de travail ont pour mission de définir la stratégie économique à développer dans les années qui viennent.
Parmi les axes de développement, promus dans notre campagne menée par le Président Philippe Bana, figure notamment le développement de la “marque handball”. Quand on observe autour de nous, l’exemple du football doit nous montrer que l’on peut progresser dans la perception du handball et sortir de l’imaginaire de “sport de préau” pour faire du handball une marque de performance, et fondée sur des enjeux clairs d’égalité et de lutte contre les discriminations. On essaye de se doter d’une image et d’une notoriété fortes pour capitaliser sur nos 600.000 licenciés au niveau national, et notre palmarès unique.
Quel rôle les joueuses et anciennes joueuses peuvent-elles avoir dans cette démarche ?
Avec le Président Philippe Bana, nous nous sommes posé la question de savoir pourquoi le rugby est si performant en termes de réseaux économiques et politiques. Car c’est primordial pour agir sur l’image du sport et son attractivité. Et c’est pour ça, aujourd’hui, que nous mobilisons les internationaux et internationales, en particulier les filles. Nous avons besoin d’elles, que ce soit en tant que dirigeantes, en tant qu’entraîneuses, en tant qu’arbitres ou en tant que businesswomen. Quand je vois des gens comme Allison Pineau, qui s’est volontairement reconvertie dans la finance et qui veut faire avancer le handball sur cette thématique. Je me réjouis de voir des handballeuses qui commencent à s’engager un petit peu plus aujourd’hui sur les sujets sociaux et sociétaux, et qui participent aussi de cette montée de l’image de marque positive que l’on veut donner du handball.
Un des éléments qui frappe, c’est la distinction assez nette entre les territoires traversés par les clubs masculins et ceux concernés par le handball féminin. Est-ce que le maillage fait partie de la stratégie de la FFHB ou de la LFH ?
L’histoire du handball féminin nous a appris en effet que le partage de territoires communs entre les clubs masculins et féminins n’était pas toujours une solution saine. D’une façon générale, nous sommes conscients de l’importance du maillage géographique et le Président Philippe Bana se rend toujours disponible pour intervenir auprès des institutions, que ce soit politiques, sportives ou auprès des collectivités locales, car l’intégration au tissu territorial est essentielle au développement des clubs.
Quant à la question de dissocier volontairement les territoires du handball masculin et du handball féminin, non, ce n’est pas une stratégie de la FFHB et l’on voit d’ailleurs émerger des projets féminins dans des clubs historiquement masculins.
Aujourd’hui, quelles sont les différentes ressources dont disposent la FFHB et la LFH, en termes de droits et de recettes ?
La priorité au niveau fédéral est de développer nos capacités événementielles, notre stratégie de communication et notre pouvoir d’attractivité marketing. Nous avons fait des choix forts, investi significativement pour attirer les partenaires et les diffuseurs. La LFH est associée à cette stratégie en tant que commission de la FFHB. Par exemple, à travers notre agence marketing, nous négocions les droits marketing des équipes de France. C’est comme ça, par exemple, que nous avons pu nous associer à Butagaz et à la MGEN. Ces partenariats ont été ensuite découplés vers la LFH, car ces partenaires ont estimé qu’il y avait un approfondissement à apporter côté féminin.

Shooting de l’équipe de France féminine de Handball, Maison du Handball le 25 Février 2024.
Photo by Laurent Zabulon/Icon Sport
Pour les droits TV, le dispositif est différent, puisqu’il faut dissocier les contrats liés avec les équipes de France et le championnat de Ligue Butagaz Énergie. Mais la volonté de ne pas “brader” le handball féminin a participé à la création de Handball TV, la plateforme de la fédération. Handball TV est fondée sur un modèle économique qui, pour l’instant, ne nous rapporte pas complètement, mais on voit que les audiences et les abonnements augmentent de façon continue.
Les Championnats du Monde 2025 sont l’occasion de voir le développement international du handball. Y a-t-il des liens créés avec d’autres continents ?
La FFHB s’est investie dans le projet Havoba (HandVolleyBasket), qui s’engage sur le handball, le volley et le basketball en Afrique. C’est un projet financé par l’Agence française de développement, et que l’on soutient avec des interventions de nos cadres techniques par exemple. L’Afrique est effectivement un continent où le handball peut se développer, on le voit notamment avec l’Angola, l’Égypte, le Sénégal et il y a clairement une priorité mise sur la pratique féminine dans les pays soutenus par le projet. C’est très intéressant de voir le handball se structurer sur le continent.
Mais il faudra attendre plusieurs années pour espérer faire fructifier un modèle de ce genre. Il peut y avoir de temps en temps un joueur comme Karl Konan ou d’autres joueuses qui vont effectivement venir en France parce qu’on aura été capables de les détecter, selon aussi des hasards de relations familiales. Des joueuses qui pourront être formées et développées en France, comme ça a été le cas pour Isabelle Yacoubou au basket. Mais c’est très ponctuel.
Pour finir cet échange, votre travail sociologique est très marqué par votre engagement féministe. Est-ce qu’au sein de la Fédération, la conquête de l’égalité est un combat ?
Notre ancien président, Joël Desplanques, nous appelait les secoueuses professionnelles. Dans le combat pour l’égalité et la parité au sein de la Fédération, et dans le sport féminin dans son ensemble, rien n’est donné. Il faut des impulsions, des gens qui suscitent le changement, comme moi qui ai suscité plusieurs réunions, mais il faut être entourée : sans des joueuses ou dirigeantes comme Nodjialem Myaro, Pascale Jeannin, Laetitia Szwed, Grâce Zaadi, Estelle Nze Minko, Allison Pineau qui n’ont pas leur langue dans leur poche, les combats n’avanceraient pas.
La question de la gestion de la maternité des joueuses n’a pas été un problème, tout le monde a compris. Sur l’accompagnement à l’ensemble de nos internationaux et internationales, nous nous engageons à apporter le même niveau de service. Les primes de victoire sont identiques depuis 2003.
Aujourd’hui, en toute transparence, il reste encore un point à conquérir en matière de parité au niveau des internationales et internationaux. C’est au sujet des aides personnelles. Quand nous avons été élus en 2020, il y avait un écart de 1 à 8. Nous l’avons ramené aujourd’hui à 3 et nous nous sommes engagés à le ramener à 0 à la fin de notre mandature. Dans le sport féminin, il faut se battre pour tout.
Ancienne handballeuse et voix féministe engagée, Béatrice Barbusse retrace le long chemin de la professionnalisation du handball féminin, les conditions de travail des joueuses, la structuration encore fragile des clubs et les mutations fédérales nécessaires pour bâtir un modèle pérenne. Elle rappelle que l’image, l’économie et la gouvernance du handball féminin ne progresseront qu’en mobilisant joueuses, dirigeants et partenaires autour d’une même ambition. Et réaffirme, enfin, que la conquête de l’égalité salariale, sociale, symbolique reste un combat quotidien dans toutes les instances.


