Les Lionnes du Stade Bordelais construisent leur modèle avec ambition et réalisme

Championnes de France pour la troisième saison consécutive, les Lionnes du Stade Bordelais sont les témoins privilégiés de l’évolution croissante du rugby féminin français et mondial. À la veille d’une Coupe du Monde déjà record sur le plan commercial et à laquelle 15 joueuses bordelaises sont sélectionnées, nous avons demandé à Patrick Laporte, coprésident du club, son témoignage sur le développement économique du rugby féminin et les perspectives à venir.

Patrick Laporte, après ce troisième titre consécutif, le budget du club va connaître une légère augmentation pour la saison prochaine, à combien s’élèvera-t-il pour la saison 2025-26 ?

« Le budget du club, organisé sous forme d’association, sera porté entre 850 et 900 k€, avec une contribution des partenaires privés en hausse, entre 550 et 600 k€. Nous générons environ 100 k€ de recettes jours de match, et nos partenaires institutionnels nous soutiennent à hauteur de 150 à 180 k€. »

Les ressources issues de partenaires privés sont donc majoritaires, quel est l’apport moyen des sponsors des Lionnes ? 

« Il est difficile de citer l’engagement financier moyen de nos sponsors. Nos plus “gros” partenaires nous soutiennent à hauteur de 50.000 €, puis nous avons une base de partenaires premium qui engagent entre 10 et 20.000 €, et beaucoup de plus petites entreprises qui apportent chacun entre 3 et 10.000 €. Le ticket d’entrée est le droit d’inscription à notre club partenaires, fixé à 2.500 €. Pour une majorité de ces partenaires, ce sont des “partenaires non-affichés” dont les engagements sont comparables à des dons ou du mécénat. Notre ambition est de développer le pool de partenaires de catégorie premium, pour lesquels nous sommes en train de définir une nouvelle stratégie commerciale, afin de mettre un contenu en face de ce qu’ils nous offrent, dans une logique de contrepartie et d’activations. »

C’est une approche différente de la stratégie existante dans le sport masculin ?

« Oui, c’est une approche spécifique. Notre plus grand actif de visibilité c’est le maillot, mais la visibilité sur le terrain est une ressource complexe à exploiter dans l’écosystème féminin.

Il faut donc permettre aux entreprises qui s’engagent, de construire avec nous leur communication autour du sport féminin. Qu’avons-nous à apporter de plus que le sport masculin ? J’ai le plaisir de voir la convivialité dans notre club de partenaires, l’identité qui s’y construit. Et les joueuses s’y investissent, échangent beaucoup avec les entreprises, les engagent sur leurs problématiques. Les entreprises sont très réceptives et leur engagement n’est pas que numéraire, beaucoup participent à la recherche de stages, de formation, à préparer leur insertion ou reconversion professionnelle.

On travaille fort sur cet axe, d’autant que c’est très intéressant pour une entreprise d’engager une sportive de haut niveau : à travers son vécu, elle apporte des synergies positives pour les collaborateurs, et cela permet de travailler autour de son parcours.

Mais il faut donc construire une nouvelle proposition pour nos partenaires, et cela passe vraisemblablement par les réseaux sociaux, avec des mises en avant dans les contenus avec le club et les joueuses. Nous avons alimenté une réflexion sur cet axe, et étoffé notre équipe avec une nouvelle directrice opérationnelle, Lucie Maynadier qui structurera les activations de partenaires sur les réseaux. »

Dans cette stratégie, comment les joueuses seront associées à la création et la diffusion du contenu ?

« Elles seront pleinement parties prenantes des contenus construits avec les partenaires. L’un des apports très positifs de la diffusion des matches par Canal+, c’est la mise en valeur de nos joueuses, qui deviennent représentantes, ambassadrices du club. Certains profils sont désormais très porteurs, soit parce qu’elles sont internationales, soit par ce qu’elles diffusent comme message auprès de nos partenaires, à travers leurs doubles projets, sportif et professionnel, personnel, scolaire.

Il est essentiel d’associer les joueuses à nos activations, qu’elles soient digitales ou organisées en entreprise. Leur présence incarne concrètement l’engagement des partenaires et met en lumière ce que font les acteurs du territoire pour soutenir les sportives, le haut niveau et les Lionnes. »

Vous évoquez les doubles projets. Aujourd’hui les internationales françaises sont sous contrat avec la Fédération, comment progresse la professionnalisation du rugby féminin français ?

« Aujourd’hui seules les internationales ont un contrat. Elles sont déclarées par la Fédération à 75% du temps. Toutes les autres ont un statut amateur, et n’ont comme rémunération que les primes liées à leur participation aux matches. Sur la professionnalisation, en plus du budget que ça implique de mobiliser, de l’ordre de 2,5 m€, je ne crois pas qu’il faille recréer le modèle développé chez les hommes. Il faut créer une identité propre, il faut créer sa propre visibilité, sa propre attractivité. Nous ne mobilisons pas les mêmes affluences et audiences, et si on professionnalise le rugby féminin, les salaires qui seront disponibles, de l’ordre de 3.500 €, obligeront tout de même à une reconversion professionnelle. Donc je ne suis pas favorable au rugby comme mono activité pour nos joueuses. C’est au contraire intéressant pour les partenaires de pouvoir engager avec elles ces discours sur la formation, la reconversion, les problématiques personnelles.

En ce qui concerne les internationales, nous pourrions, nous les clubs, participer à compléter le temps de travail déclaré, sur ces 25% restants de rémunération des joueuses. Ce à quoi le club des Lionnes contribue déjà, en mobilisant nos partenaires pour employer les joueuses quelques heures par semaine. »

Quel impact de la Coupe du Monde Féminine percevez-vous ou anticipez-vous pour le développement du rugby féminin français ?

« L’impact va beaucoup dépendre du parcours de l’équipe de France mais bien sûr que ça nous pousse. Cela pousse tous les clubs, les clubs d’Élite 1 commencent à faire venir des joueuses étrangères puisque nous avons droit à 5 joueuses étrangères cette année par club, ça participe à internationaliser notre championnat.

La Coupe du monde est un très bon phare. Nous avons mis en place des opérations de communication auprès de nos partenaires ce qui nous permet d’avoir une dimension supérieure, avec des joueuses qui dépassent le cadre du territoire et qui représentent les Lionnes à une échelle d’autant plus importante.

Cela “booste” considérablement l’image de l’Élite 1. Au niveau du calendrier, c’est très favorable puisque nous enchaînons avec la reprise du championnat, donc selon le parcours du XV de France, nous pouvons bénéficier d’un réel effet d’aspiration. Avec l’augmentation du nombre de matchs diffusés par Canal+ déjà programmée, la Coupe du Monde est une excellente opportunité pour nous développer. »