Lenaïg Corson fait partie de la première génération de joueuses professionnelles de rugby en France, en 2014. En 2023, son ultime expérience en Angleterre aux Harlequins avec 24 internationales lui a fait prendre conscience de l’enjeu que représente le développement du rugby féminin. Alors que se profilait la Coupe du Monde Masculine en France (2023), l’opportunité de capitaliser sur l’engouement autour du ballon ovale pour accompagner les jeunes filles vers les terrains a fait naître la Rugby Girl Académie.
À quelques jours du « deuxième big-bang du rugby féminin » comme elle aime à le décrire, Lenaïg Corson, consultante pour RMC sur la Coupe du Monde 2025, nous livre son regard sur l’évolution du rugby féminin de haut niveau, entre nouvelles attentes médiatiques et professionnalisation. Elle partage aussi la fierté de son engagement pour son association, qu’elle soutient avec le même volume de jeu qui l’avait menée au titre de meilleure deuxième ligne du monde.
La Rugby Girl Académie, école de la diversité et de la confiance
“J’ai commencé le rugby très tard, à 20 ans et ce sport m’a transformée” admet Lenaïg Corson. À l’issue de sa carrière sportive qui l’aura vu remporter une médaille de bronze à la Coupe du Monde 17 et un titre de Championne d’Europe de Rugby à 7, elle a voulu choisir sa reconversion en adéquation avec sa personnalité et a vu l’opportunité de transmettre ses valeurs à des jeunes filles. “Leur apprendre la confiance en elles, “l’empowerment”, les notions de bienveillance, de respect, de partage et d’inclusion”. La Rugby Girl Académie offre à des centaines de jeunes filles la possibilité de trouver un groupe, d’expérimenter le vivre-ensemble. Deux ans après les débuts de l’association, Lenaïg Corson est fière de voir “qu’après chaque stage, les filles qui viennent de partout en France, du Maroc, du Burkina Faso partagent leurs coordonnées et restent en contact.” Cette dimension sociale forte, “qui permet de faire voyager des jeunes filles qui n’ont pas les moyens de partir en vacances” se double d’une dimension éducative essentielle sur les questions de santé et de sensibilité à l’environnement.
Comment faire vivre une association qui a permis d’accompagner plus de 200 jeunes joueuses à travers les tournois, et de rencontrer près de 300 élèves en intervention scolaire ? La joueuse aux 30 sélections répond avec humilité : “C’est avant tout l’énergie que je mets dans le projet pour que ça fonctionne. Il faut vendre l’expérience auprès des partenaires, les convaincre de l’impact sur la société auquel ils peuvent contribuer. On identifie les problèmes de surpoids, de sédentarité auprès des jeunes mais aussi les défis du changement climatique auxquels il faut faire face. Je leur présente la Rugby Girl Académie comme un programme d’éducation et d’insertion, un médicament pour la société.” Le statut d’ancienne internationale et le palmarès semblent être secondaires : “Le statut ouvre quelques portes. Mais être championne de rugby ne m’exonère pas de devoir rendre compte sur l’utilisation de l’argent des partenaires, de remplir des objectifs. J’y mets toute mon énergie et c’est cet engagement qui attire les partenaires.”
En plus de son engagement au sein de la Rugby Girl Académie, Lenaïg Corson est consultante pour RMC depuis 2023. Un rôle qui lui permet d’observer le développement du rugby féminin.
La Coupe du Monde 2025, reflet de l’évolution de la médiatisation autour du rugby féminin
Commentatrice des matches du XV de France, Lenaïg Corson peut directement témoigner de la spectaculaire croissance du dispositif médiatique et des attentes autour du rugby féminin international. “J’ai vécu une époque où il n’y avait que quelques journalistes en tribune de presse. Et la comparaison avec la tribune pendant les JO, c’était hallucinant. Je suis arrivée sur la chaîne RMC depuis 2 ans, lors de la Coupe du Monde 2023. J’ai suggéré à la chaîne, en voyant approcher la Coupe du Monde en Angleterre, de s’intéresser au rugby féminin. RMC m’a fait confiance et on a commencé avec les matches du XV de France à domicile. Désormais, nous nous déplaçons également pour les matchs à l’extérieur. Le dispositif autour de l’équipe de France a pris une dimension encore supérieure avec des spots promo pour les matches à la radio, une évolution formidable.”
Le discours des spectateurs a lui aussi évolué : “Les attentes, même les critiques, c’est une chance. À mon époque, le public était bienveillant compte tenu de notre statut non-professionnel. On n’évaluait pas la performance. Aujourd’hui on parle beaucoup de cette équipe de France et les attentes sont importantes, le public espère du beau jeu et des résultats, et le manifeste même sur les réseaux sociaux.”
Avec la croissance de la médiatisation, l’essor des réseaux sociaux et les rôles modèles émergents, le risque est de céder à la starification de certaines joueuses. Mais Lenaïg Corson, bien que consciente de cet autre aspect de la professionnalisation du rugby féminin, veut plutôt saisir l’opportunité de mettre en lumière la diversité des joueuses :
“Au rugby, tout le monde trouve sa place et tout le monde a une place, c’est cela qui est magnifique. Il faut laisser au rugby sa dimension collective en faisant émerger des rôles modèles à chaque poste, pour chaque morphologie, pour que chaque petite fille puisse s’identifier.”
L’impact de la Coupe du Monde sur le développement de la pratique
Pour Lenaïg Corson, le “premier essor du rugby féminin français” a eu lieu il y a plus de 10 ans, en 2014 avec la Coupe du Monde organisée à Marcoussis. “Ça a été un vrai choc médiatique, et le rugby féminin est sorti de l’anonymat. Les gens ont découvert le rugby féminin et commençaient à reconnaître les joueuses dans la rue.”
Cette Coupe du Monde française a créé un véritable impact sur l’engagement des joueuses, puisque le nombre de licences féminines enregistrées a augmenté de 15% entre les saisons 2014 et 2015, contre une progression de 2,6% à l’intersaison précédente. Une dynamique qui s’est poursuivie puisqu’entre 2017 et 2023 le nombre de pratiquantes a progressé de 94% ! Plus globalement, 80 % des clubs français comptent désormais au moins une joueuse licenciée dans leurs rangs (source FFR).
Le succès attendu de la Coupe du Monde 2025 peut générer un impact identique. “À condition que le maillage territorial suive” prévient Lenaïg Corson. “À un âge où les filles ont tendance à arrêter le sport, il faut faire en sorte qu’elles puissent rejoindre un club qui soit proche de chez elles. Le vrai capital de développement est dans le maillage territorial, or les clubs qui investissent dans leurs écoles de rugby pour accueillir les jeunes filles sont ceux adossés à des équipes masculines de Top 14, de Pro D2. L’enjeu de répartition géographique entre le nord et le sud de la Loire est à surveiller pour que les jeunes filles aient accès à du rugby local.”
Au plus haut niveau, la Coupe du Monde anglaise témoigne d’une autre évolution. En effet, selon Lenaïg Corson, pour cette édition de 2025, après le “boom de 2014” c’est le “big-bang” de la professionnalisation qui sera à l’œuvre. “Toutes les nations européennes, mais aussi la Nouvelle-Zélande, l’Afrique du Sud mobilisent de plus en plus de ressources financières et professionnalisent les joueuses nationales.” C’est particulièrement le cas en Angleterre : “Le secret de la réussite anglaise c’est la Premiership (Note : la Premiership Women Rugby, modernisation du championnat anglais lancée sous forme d’entité indépendante le 1er juillet 2023). Les meilleures joueuses du monde s’y retrouvent, elles sont toutes professionnelles et peuvent se dédier entièrement à leur performance. Les staffs de chaque club sont dignes des sélections nationales. L’Angleterre est parvenue à mettre des moyens financiers, a développé une visibilité supérieure. Pour la saison prochaine, l’ensemble des matches sera diffusé sur les plateformes de BBC Sport et de TNT (également diffuseur majeur du championnat masculin). C’est une étape très importante pour la croissance du rugby féminin.”
Engagée pour la transmission des valeurs du rugby auprès des nouvelles générations de joueuses, Lenaïg Corson observe avec fierté l’engouement médiatique et public pour la Coupe du Monde Féminine de Rugby 2025, en espérant y trouver le catalyseur d’un nouvel élan de licenciées pour les clubs de tout le territoire.