Alors que le Tournoi des VI Nations Féminin 2026 débute le 11 avril, World Rugby, la Fédération Internationale, a publié son rapport 2026 sur la croissance du rugby féminin dans le monde : “A blueprint for growth”. La publication décrit une série d’indicateurs positifs autour de la croissance du nombre de fans, le soutien des sponsors, la médiatisation et la professionnalisation du rugby féminin. Il détaille également les pistes pour consolider et pérenniser cette croissance. À la veille de l’entrée en lice de l’équipe de France, SPORTPOWHER© décrypte ce rapport et analyse les mécanismes de la croissance du rugby féminin en France et dans le monde.
La visibilité des grands événements, le facteur X de la croissance
49% des fans de rugby féminin le sont devenus dans les deux dernières années, soit juste après l’introduction du format des WXV, une compétition qui a permis de restructurer le calendrier de matchs internationaux avec une logique de compétitivité maximisée, et ce dans l’optique de préparer la Coupe du Monde Féminine de Rugby de 2025. L’engouement populaire, déjà effervescent depuis 2014 mais surtout depuis 2022, s’est construit autour de ces matchs internationaux : +310% d’impressions sur les réseaux sociaux entre 2023 et 2024, qui ont conduit à une progression de 480% des engagements digitaux. Sur les canaux linéaires, le WXV a généré 2,2 millions d’heures de visionnage en 2024, dont 795.000 en France (sur TF1).
Après le record d’affluence établi lors des JO de Paris 2024 pour un match de rugby féminin avec plus de 66.000 spectateurs au Stade de France lors de la finale du tournoi olympique (et plus de 260.000 spectateurs sur l’ensemble du tournoi), l’élan entamé depuis 2022 s’est accéléré avec le Guinness Tournoi des VI Nations 2025. Son audience a marqué une progression de 8% par rapport à l’édition 2024 avec 18,2 millions de téléspectateurs et de nouveaux records domestiques d’affluence notamment au Pays de Galles et en France.
Remporté par les “Red Roses” (la sélection anglaise), le tournoi 2025 a construit un tremplin d’attention efficace vers la Coupe du Monde Féminine de Rugby 2025 organisée en Angleterre du 22 août au 27 septembre. Tous les records de popularité mais également les records d’engagement économique de la part des partenaires y ont été battus.
Le rapport publié par World Rugby évoque un “succès générationnel” : plus de 444.000 billets vendus, soit 92% des places pourvues, 147,8 millions d’heures de visionnage de la compétition dans le monde et plus de 1,1 milliard d’impressions digitales. Côté économique, la Coupe du Monde 2025 comptait 24 partenaires majeurs, un record pour une édition féminine, et a généré plus de 5 m€ de ventes d’hospitalités B2B ainsi qu’un impact territorial supérieur à 338 m€ pour les villes-hôtes.

Affluence record pour Angleterre-Canada, lors de la Coupe du Monde 2025 – Crédit photo : Getty Images
La densification du calendrier et son événementialisation autour de grandes marques de compétitions (WXV, Guinness Tournoi des VI Nations, Coupe du Monde) favorisent sa lisibilité et l’attachement des fans autour des matchs à enjeu : 31% des fans se sentent encouragés à suivre le rugby grâce aux grands repères internationaux du calendrier (“high-profile matches”). Une tendance majorée en France, où le chiffre progresse à 40%.
Il faut enfin noter que 94% des spectateurs présents à la Coupe du Monde Féminine de Rugby 2025 (et ayant découvert le sport à cette occasion) souhaitent réitérer leur expérience.
Pour le rugby féminin, la mise en parallèle du calendrier à 7, organisé autour du HSBC SVNS contribue à rendre constante l’attention portée au rugby féminin international (35 millions d’heures de visionnage cumulées en 2024/25, 1,3 milliard d’impressions digitales), tout en assurant la maturation technique des joueuses, ce qui améliore le spectacle et donc la fan-expérience. Ce sont en effet 51 joueuses qui ont participé à la fois au tournoi olympique à 7 et à la Coupe du Monde à 15. Dans le même temps, World Rugby note une élévation des principaux indicateurs du niveau de jeu entre les Coupes du Monde 2021 et 2025 : +2,1 essais par match et +12,5 points par match.
Du storytelling au merchandising, les joueuses comme fers de lance communautaires
Dans cette édition 2026 du bilan de l’écosystème du rugby féminin, World Rugby décrit également une fan-base très spécifique du rugby féminin : plus jeune (29% des fans contre 25 % des fans de rugby masculin), plus féminisée (43% v. 39%) et plus familiale (50% des fans ont des enfants, contre 46% des fans de rugby masculin). Pour les marques, cette segmentation spécifique représente un premier atout de différenciation pour leur communication et attributions marketing. Le second atout réside dans le caractère communautaire plus affirmé des fans de rugby féminin, ce qui représente d’ailleurs une tendance globale du sport féminin. En effet, l’attachement des fans se réalise moins pour un club que pour une sélection, une joueuse ou au rugby féminin dans son ensemble. Ainsi, 23% des spectateurs lient leur intérêt à leur volonté de “témoigner de leur soutien au rugby féminin” et 24% “de témoigner leur soutien au sport féminin en général”.
En détaillant les motivations des supporters réguliers, “l’intérêt pour le développement de la pratique féminine” rep
résente 36% des réponses, soit 19 points de plus que “l’attachement à une joueuse ou une équipe” (21%). En deuxième et troisième positions, on retrouve également “la représentation positive des sportives” (34%) et “le soutien à la parité de genre dans le sport” (33%).
Cet attachement communautaire dépasse donc de loin l’attachement traditionnel aux clubs. C’est particulièrement le cas en France, où 52% des fans de rugby féminin ne revendiquent pas d’appartenance à un club spécifique (32% pour le rugby masculin). Le rôle des canaux de consommation du rugby et du sport féminins sont essentiels pour comprendre cette différence d’attachement entre rugby féminin et masculin. En effet, le manque historique d’opportunité de visibilité du sport féminin sur les canaux linéaires traditionnels a conduit les fans, à la faveur des grands événements, à suivre les joueuses sur le digital et en particulier sur les réseaux sociaux. Il y a donc un engagement vers les joueuses, qui “drivent” un nombre de followers croissant : +114k pour la star anglaise Ellie Kildunne, +234% pour la joueuse canadienne Julia Schell et jusqu’à +332% pour Hannah Botterman, révélation médiatique anglaise de la Coupe du Monde 2025.
Cet engagement est accompagné par la stratégie de World Rugby, qui a mis en place plusieurs dispositifs pour créer les passerelles digitales entre les championnes et le supporters. D’une part, chaque sélection présente à la Coupe du Monde avait un kit média spécifique, où figuraient les comptes instagam personnels de chaque joueuse. D’autre part, un programme spécifique de story-telling a été mis en place, avec le Content Creator, qui a permis à chaque équipe d’être suivie pendant toute la compétition par un créateur de contenu dédié, accrédité pour tout le tournoi. Ce programme a permis de montrer selon les codes des réseaux sociaux le quotidien des championnes, de produire des histoires vraiment inspirantes pour les fans et donc de fabriquer des rôles-modèles diversifiés à destination des nouvelles générations.
L’outil d’influence digitale représente un canal efficace pour les monétisations des audiences. D’une part pour les partenaires commerciaux, qui peuvent compter sur des métriques d’engagement marketing plus élevées de la part des publics (2,8x plus susceptibles d’acheter un produit ou service recommandé par une marque soutenant le sport féminin). D’autre part, au niveau du merchandising, puisque l’uniforme sportif revêt un caractère d’appartenance extrêmement important pour les supporters, en particulier pour le sport féminin. World Rugby cite notamment le cas irlandais, où la campagne “Release the Fleece” initiée après les vidéos TikTok de la joueuse irlandaise Anna McGann a conduit à une rupture de stock du maillot en 45 minutes et généré une hausse de 103% des visites du site de Canterbury, l’équipementier de la sélection irlandaise.
Le merchandising autour de la Coupe du Monde Féminine de Rugby 2025 a donc franchi de nouveaux paliers grâce à l’influence sociale des joueuses, mais aussi à l’activation dans et hors les stades (dont l’ouverture par Mastercard du magasin éphémère “Style Of Our Own”). Au total, 1,15 m€ de merchandising a été vendu pendant le tournoi et 27% des fans de moins de 18 ans ont dépensé 12€ ou plus pour leurs achats (10£). On notera aussi l’impact de la superstar américaine Ilona Maher sur les ventes de maillots, puisque les supporters américains représentent 15% du total des dépenses en merchandising.

Une foule inédite lors de la présentation de la star américaine Ilona Maher aux supporters du club de Bristol Bears
La croissance des ligues domestiques, les enjeux de la médiatisation et de la professionnalisation
L’enracinement des supporters auprès des clubs est toutefois un enjeu essentiel de croissance de l’écosystème du rugby féminin. Les performances médiatiques du Tournoi des VI Nations et de la Coupe du Monde ont incité les chaînes à visibiliser davantage les championnats domestiques. Et selon la formule citée par World Rugby, “la visibilité est la porte d’entrée de la croissance”. Ainsi, l’extension de la couverture de la Premiership Women Rugby (PWR) par le diffuseur TNT Sports a généré une croissance de 275% des audiences cumulées sur les 8 premières journées de la saison 2025/26. La double influence des championnes stars (dont Ilona Maher à Bristol) et l’envie nourrie par une meilleure couverture permettent de tirer également vers le haut les affluences : +93% par rapport à 2024/25.
En France, le développement des ressources allouées aux clubs d’AXA Élite 1 pour organiser les rencontres dans des stades premium a aussi permis de développer les affluences, avec notamment le record national franchi à Toulouse en mars avec plus de 15.000 spectateurs présents au stade Ernest Wallon. Sur le plan des audiences, la stratégie de doubles affiches entre le Top 14 (rugby masculin) et l’AXA Élite 1 promue par le diffuseur Canal + favorise l’attractivité de la compétition pour les téléspectateurs ainsi que les partenaires économiques.

Record d’affluence pour le championnat AXA Élite 1 lors de Toulouse-Grenoble le 15 mars 2026 – Crédit photo : DDM – FREDERIC CHARMEUX
Enfin, le développement des championnats nationaux est une nécessité pour l’élargissement de la professionnalisation du rugby féminin, encore majoritairement restreinte aux joueuses des sélections nationales, soit une minorité parmi les joueuses des championnats de première division en Europe et dans le monde. C’est aussi cette évolution qui créera progressivement l’attachement aux clubs locaux.
Aujourd’hui, 48% des fans de rugby féminin viennent de l’écosystème masculin, surtout en ce qui concerne les marchés historiques du rugby comme l’Angleterre ou la France. Aux États-Unis ou au Canada, cette proportion tombe à 33%. Le développement des compétitions de clubs féminins et la création de rivalités territoriales sont des moteurs pour attirer les supporters auprès des clubs.
Développer la fan-base encore plus au-delà des pratiquants, le défi de l’horizon 2029
Même si 65% en moyenne de fans ont davantage “consommé” de rugby féminin depuis 2022, chiffre qui monte à 69% en France, un autre défi recensé par World Rugby dans sa trajectoire de croissance est l’élargissement de la base de supporters au-delà de l’écosystème des pratiquants. D’après les statistiques présentées, les fans de rugby féminin sont plus nombreux à pratiquer (49%) que ceux du rugby masculin (44%). Les chiffres sont particulièrement marqués sur la pratique assidue (d’une fois par mois à une fois par semaine). Or, avec une pratique masculine comme féminine qui reste plus restreinte que pour d’autres sports à ambition globale, l’élargissement de la fan-base dépend de sa progressive décorrélation avec les pratiquants. Pour cela, l’élévation du niveau de jeu couplée à une visibilité croissante des compétitions, à 7 comme à 15, constitue un levier essentiel. Un autre moteur consiste en l’attraction dans les stades, que ce soit lors des matchs internationaux ou des championnats domestiques. Le rugby féminin possède à ce titre plusieurs atouts. Tout d’abord une expérience in-stadia qui génère un taux de promotion (NPS) de près de 84%. Deuxièmement, le caractère familial de ses spectateurs, à l’image de la Coupe du Monde Féminine 2025 pour laquelle 51% des tickets achetés l’étaient pour des membres de la famille, dont 20% pour des enfants. La transmission émotionnelle vers les nouvelles générations constitue un socle solide pour élargir la base de supporters à l’horizon 2029 puis 2033. Enfin, la souplesse dans la création de nouveaux formats pour créer la rencontre entre les championnes et les publics représente une nouvelle opportunité stratégique. L’entrée en vigueur du nouveau format des WXV Global Series, avec plus de 100 matchs internationaux entre 2026 et 2028, va à la fois permettre de prolonger les story-tellings, mais aussi d’activer les partenariats commerciaux, tout en multipliant les interactions avec les fans.
Le modèle du rugby féminin promu par World Rugby montre à la fois la compréhension de son écosystème de fans, mais aussi sa flexibilité par rapport à l’évolution de la consommation du spectacle sportif. Le développement du calendrier et l’attractivité commerciale sont les piliers de l’accroissement des ressources du rugby féminin, essentiel à la professionnalisation des joueuses.
