La stratégie de la FFR pour le rugby féminin à l’heure de sa globalisation

Le XV de France va ouvrir sa Coupe du Monde face à l’Italie samedi 23 août. Une compétition que les Bleues abordent en outsider, alors que la structuration et la globalisation de la discipline s’accélèrent. Dans cette dynamique mondiale, quelle stratégie la FFR met-elle en œuvre pour pérenniser la compétitivité française dans le rugby féminin ? Rencontre avec Ariane Van Ghelue, Vice-Présidente en charge du Haut Niveau Féminin.

La visibilité et la croissance du championnat sont les deux principaux leviers pour accélérer la professionnalisation des championnes, mais Ariane Van Ghelue met en lumière d’autres actions pour surfer sur la Coupe du Monde et pérenniser le développement de l’élite.

Un état des lieux positif malgré un développement hétérogène

“Combien de championnats changent de formule toutes les deux saisons ? Et combien de championnats d’élite se jouent à deux poules en France ?” Avec un certain sens de la provocation, mais avant tout pour faire évoluer sa discipline, Ariane Van Ghelue avait posé ces deux questions simples au Président de la Fédération Florian Grill en 2024 en évoquant la versatilité du format de la compétition entre 2014 et 2024. 

Or, “on ne peut pas être visible si on n’est pas lisible” souligne celle qui a été nommée Vice Présidente de la FFR en charge du Haut Niveau Féminin. Ce constat a convaincu Florian Grill de s’engager en faveur de la transformation du championnat avec l’adoption d’une nouvelle réforme à l’aube de la saison 2024-2025, mais cette fois pour 4 ans, soit un cycle de préparation à la Coupe du Monde. La nouvelle formule est construite autour d’une poule unique de 10 équipes avec des play-offs opposant les 4 meilleures équipes du championnat. 

Cette étape de stabilisation du modèle franchie, la FFR a travaillé en partenariat avec le Top 14 et Canal+ pour la création de fenêtres de visibilité pour la compétition. Un gros effort d’alignement des calendriers a permis la diffusion par Canal + de 4 matchs dans le cadre de “double headers”, ou affiches identiques géographiquement entre Top 14 et Élite 1. Et les audiences ont été au rendez-vous avec en moyenne 200.000 téléspectateurs par match sur ce format. Une visibilité nourrie également par l’émergence d’ambassadrices puissantes comme Manae Feleu, Romane Bourgeois, Pauline Sansus, Gabrielle Vernier… 

La transformation de l’Élite 1, menée tambour battant, porte ses fruits. La FFR travaille désormais à l’arrivée d’un partenaire titre pour le championnat:

Sans clarté et continuité sur le format pour le rendre lisible, personne n’aurait diffusé l’Élite 1, et sans diffusion, c’est très difficile d’attirer des sponsors.”

Un élément clé pour les clubs comme pour la compétition.

Le développement depuis 10 ans est donc global, mais la structuration reste hétérogène, avec une dichotomie croissante entre les clubs adossés à une structure évoluant en Top 14 et les autres. Néanmoins, comme en témoigne le panachage observé parmi les joueuses sélectionnées pour la Coupe du Monde (9 clubs représentés), tous les clubs participent à l’élévation du niveau des championnes, y compris par le biais du Sevens.

Enthousiasme mondial et spectacle sportif, les leviers appuyés par la Coupe du Monde 2025

La locomotive du rugby féminin en termes de visibilité médiatique, c’est le XV de France féminin. Parce que le VI Nations sur France Télévisions fait des audiences juste incroyables”, comme en témoigne le dernier match du Tournoi des VI Nations entre le XV de France et les “Roses” d’Angleterre qui a attiré près de 3 millions de téléspectateurs. Cette vitalité s’exprime également à travers les stades pleins, une constante observée depuis plusieurs saisons et particulièrement remarquée lors des JO de Paris où le tournoi à 7 a attiré 66.000 spectateurs sur les deux jours. La cinquième place de l’équipe de France féminine n’a pas impacté le soutien qu’elle reçoit en perspective de la Coupe du Monde. Le rugby féminin touche un public élargi, dont la base repose sur les passionnés de rugby. Ce n’est pas un public différent. Il est plus familial, plus féminin mais possède un socle d’amateurs du spectacle rugby détaille Ariane Van Ghelue pour décrire l’enthousiasme croissant autour du rugby féminin français.

Un enthousiasme global qui attise la curiosité des sponsors, séduits par les valeurs et les publics du rugby féminin.

La Coupe du Monde 2025 en Angleterre représente une opportunité majeure pour la médiatisation et la visibilité du rugby féminin mondial. Avec plus de 375.000 billets déjà vendus pour le tournoi et 22 partenaires engagés, c’est le tournoi à la portée économique la plus importante depuis sa création. À l’exemple d’Adidas ou d’IDA Sports qui ont développé une gamme de crampons spécifiquement dessinée pour les joueuses, la Coupe du Monde 2025 doit faire entrer le rugby féminin dans l’ère de sa structuration. Une dynamique sur laquelle compte s’appuyer Ariane Van Ghelue :

“Les joueuses de l’Équipe de France évoluent en Élite 1, la Coupe du Monde va donc mettre pour nos annonceurs un vrai coup de projecteur sur nos joueuses et sur notre championnat.

Visibilité, territoires, partenariats : bâtir un rugby féminin compétitif

Aujourd’hui, la diffusion de l’Élite 1 par Canal + répond à une logique de “double-header”. Pour consolider la visibilité, nous travaillons avec la directrice des acquisitions de notre diffuseur à plus d’équité envers les équipes qui ne sont pas liées à un club de Top 14 développe Ariane Van Ghelue. Concrètement, il s’agit d’ouvrir la visibilité médiatique à Blagnac, Grenoble, Bobigny ou Lille, en faisant en sorte que si Toulouse reçoit Blagnac en Élite 1, cela coïncide avec un match à domicile de Toulouse en Top 14”. Un travail collaboratif entre la LNR, la FFR et Canal + qui est essentiel pour capitaliser sur le succès médiatique attendu de la Coupe du Monde.

Le rugby féminin français présente un autre atout dans la stratégie de la FFR. Alors que le rugby est traditionnellement très territorialisé au sud de la Loire, le rugby féminin d’élite rayonne sur d’autres régions dont le Nord et la Normandie. Un levier pertinent de conquête de joueurs et joueuses sur des marchés/territoires pas encore saturés.

Pour cela, la FFR entend s’appuyer sur tout le spectre des disciplines associées au rugby : touch rugby, beach-rugby, rugby à 5. Et tout particulièrement le rugby à 7. Pionnier de la professionnalisation des rugbywomen, dont les premiers contrats avec la FFR remontent à 2014, le “Sevens” offre une complémentarité forte avec le XV féminin. Ainsi, sur le plateau féminin de l’InExtenso Super Sevens, ce sont des joueuses d’Élite 1 qui participent, là où chez les garçons, les joueurs issus du Top 14 sont plus rares. 

La FFR s’appuie aussi sur un public de licenciées aux profils plus variés que ceux des garçons, avec une présence dans les quartiers populaires et les banlieues marquée jusque dans l’élite. Ariane Van Ghelue prend en exemple le club de Bobigny où elle a évolué 5 saisons (l’actuelle vice-présidente a également joué 7 saisons au Stade Bordelais), et cite aussi la formation de joueuses internationales issues des quartiers d’Île-de-France : On ne les compte même plus. Coumba Diallo, Nassira Kondé, Maylis Traoré, Emilie Boulard, Gabrielle Vernier, Yanna Rivoalen, Yllana Brosseau, Madoussou Fall, Joanna Grisez, Julie Annery, Khoudedia Cissokho, Anne-Cécile Ciofani, Hawa Tounkara ont été formées en région parisienne, ce qui est assez spécifique du rugby féminin”.

Il est ainsi nécessaire de capitaliser sur l’engouement lié à la Coupe du Monde pour développer le maillage territorial du haut niveau féminin et la base de pratiquantes, afin de pérenniser la compétitivité du rugby français au très haut niveau mondial.

Le rôle de la Fédération pour le développement de la professionnalisation

La FFR dispose de plusieurs leviers stratégiques pour consolider la croissance du rugby féminin et capitaliser sur la Coupe du Monde 2025. En garantissant d’abord un cadre stable et lisible sur le format des Championnats d’Élite, afin d’attirer les partenaires commerciaux (namer et sponsors alignés avec l’ADN du rugby féminin) et valoriser les droits de diffusion. 

Ariane Van Ghelue insiste sur le renforcement de l’accompagnement des clubs sur le volet des moyens et des ressources pour que les clubs se structurent autour de la formation, des équipements et de la recherche de financements privés, dans un contexte de fragilité face à la dépendance aux subventions publiques. La vice-présidente souhaite également accentuer les efforts de communication, en valorisant les parcours des joueuses pour créer des parcours inspirants.

Ces parcours des joueuses, justement, Ariane Van Ghelue veut mieux les protéger. Elle travaille ainsi activement avec le Ministère des Sports pour la reconnaissance d’un statut de « sportive:sportif de haut-niveau national » destiné à faciliter la pluriactivité de nombreux et nombreuses athlètes en France”. Au niveau fédéral, la FFR poursuit son accompagnement pour les doubles parcours (formation, insertion professionnelle, soutien académique) et veut développer la professionnalisation des joueuses autour d’un noyau Élite 1 élargi.

La Fédération souhaite donc “surfer” sur la dynamique actuelle du sport féminin et en particulier du “moment générationnel” de la Coupe du Monde Féminine de Rugby 2025, pour organiser la croissance du rugby féminin en France et structurer son modèle professionnel autour des clubs et des joueuses.