La Women’s Elite Rugby, ligue semi-professionnelle féminine de rugby aux États-Unis, construit peu à peu un écosystème pour développer le haut niveau avec la perspective de la Coupe du Monde Féminine de Rugby à domicile en 2033. Nous avons rencontré Ariane Lozac’hmeur, seule Française engagée en WER, pour évoquer le développement et les objectifs de la WER à l’échelle nationale et globale.
La WER, une nouvelle entité pour professionnaliser le rugby féminin américain
Initialement, un autre projet a existé pour développer le haut niveau du rugby féminin américain avec la création de la WPL dès 2009. Construite sur la volonté de Kathy Flores, la sélectionneuse nationale américaine, pour offrir aux internationales un championnat compétitif pour progresser, la WPL consistait en une ligue ouverte de 8 équipes avec promotion et relégation. Mais le modèle amateur “pay-to-play” limitant trop la possibilité de croissance, un autre modèle a émergé à partir de 2022, comme l’explique Ariane Lozac’hmeur : “à partir du COVID et jusqu’en 2024, il y a eu beaucoup de réunions avec les joueuses, en particulier les internationales pour discuter des évolutions à apporter. Les équipes de WPL se sont engagées par vote à améliorer les conditions et c’est sur cette base que la WER s’est lancée avec l’ambition d’initiatives concrètes au-delà des discussions.”
Parmi les initiatives concrètes, celle de Deborah Henretta et du fonds d’investissement Chasing Rainbows de financer un capital de 500.000 $ pour constituer une société à but commercial, la WER qui a remplacé officiellement la WPL à compter de la saison 2025 en conservant les 8 franchises.
Un modèle économique encore à façonner
La WER a depuis réalisé deux levées de fonds successives de 2,5 m$ pour financer le fonctionnement de la ligue. Un fonctionnement beaucoup plus centralisé que pour d’autres ligues sportives américaines : “C’est assez nouveau car c’est très centralisé. Les clubs appartiennent à la ligue et la ligue gère tout. Cela permet d’uniformiser la qualité des infrastructures et du niveau sportif sur l’ensemble des équipes. Toutes les franchises ont les mêmes ressources.”
Les joueuses sont directement employées par la ligue : “Les contrats sont avec la ligue car les franchises n’ont pas d’existence véritable légalement. Dans mon contrat, il est bien stipulé que je joue avec les Chicago Tempest, mais tout le monde a le même contrat avec un seul employeur qui est la WER.”
Le modèle économique de la WER reste évidemment en cours de maturation et après une seule saison qui a couronné les Denver Onyx, peu de partenariats viennent nourrir la trésorerie de la ligue. Si la marque IDA Sport, spécialisée dans les crampons pour femmes, est bien partenaire technique officiel et équipe l’ensemble des joueuses, le réseau de partenaires reste pour l’instant peu étoffé. Seul Destination Sport apparaît sur les maillots des 8 équipes et est reconnu comme fournisseur officiel de la ligue.
Au niveau de la diffusion, la WER disposait d’un accord avec DAZN mais “des difficultés techniques ont conduit la ligue à privilégier pour la deuxième partie de saison une diffusion directement depuis ses propres plateformes”. Ainsi les matchs étaient diffusés en direct depuis le site web et résumés sur la chaîne YouTube de la WER. Néanmoins Ariane Lozac’hmeur reconnaît l’opportunité médiatique du rugby féminin aux États-Unis :
“L’exemple d’Ilona Maher prouve que si vous montrez du rugby aux gens, ils le regardent. Donc la ligue veut capitaliser sur cet engouement et a la volonté de développer cette diffusion sur le public le plus large possible”.
Sur cette première saison, les joueuses n’ont pas perçu de rémunération, que ce soit en salaire ou en distribution d’actions comme l’avait fait Unrivaled en basket 3×3. “On a conscience d’être des pionnières par rapport à cette saison et que le profit-sharing est encore prématuré mais toutes les joueuses sont très impliquées dans leurs entraînements et leurs performances.” Car faute de salaire, il existe une différence entre les joueuses qui ont un emploi et les autres : “C’est du 50-50 entre celles qui travaillent et celles qui, souvent plus jeunes, ne sont là que pour la saison” détaille Ariane Lozac’hmeur, cadre au sein d’une compagnie de biotechnologie basée à Chicago.
Une situation qui n’empêche pas les joueuses de s’organiser pour leur statut : “on essaye de s’organiser pour constituer un syndicat pour protéger et faire avancer nos droits, les intérêts des joueuses. Mais en tant que joueuses, les progrès avec l’époque WPL sont incomparables, on bénéficie de conditions d’entraînement optimales, on dispose des vols payés, des hôtels payés, donc nous mesurons les avancées et nous savons qu’il faudra du temps pour qu’une joueuse puisse gagner suffisamment d’argent par le rugby pour quitter sa carrière.”
Le terrain fertile du sport féminin aux USA et l’effet Ilona Maher
“En tant que joueuses, on ressent vraiment l’effet Ilona Maher. Avec l’explosion médiatique d’Ilona pendant les JO 2024, le fait que la WER débute seulement quelques mois après était une opportunité fantastique. Désormais les Américains connaissent le rugby et quand ils découvrent l’existence d’une ligue et que des matchs se jouent à proximité de chez eux, ils sont intéressés et viennent y assister. La plupart des fans et followers d’Ilona Maher ne sont pas des fans de rugby mais l’objectif est de les convertir et la ligue a ce rôle essentiel à jouer. Avec un calendrier d’événements pour le rugby international qui est restreint, avec 6 ou 7 compétitions sur le Sevens, le fait d’avoir une ligue domestique qui se joue chaque week-end peut entraîner des publics et des fans.”
La WER se développe donc sur un terrain fertile, celui du sport féminin en général qui produit des audiences en hausse, mais du rugby féminin en particulier. Avec l’émergence d’ Ilona Maher et la Coupe du Monde 2025 en Angleterre, le parcours des ambassadrices du rugby américain est un levier essentiel pour la croissance de la WER sur le territoire, où la concurrence avec le football américain est moindre que dans l’écosystème masculin. “La loi Title IX est bénéfique pour le rugby féminin, puisque la parité imposée sur les bourses d’études oblige à distribuer autant de scholarships aux étudiantes qu’aux étudiants. Avec 60 athlètes concernés pour une équipe de football américain, cela représente 60 bourses pour des filles qui ne se dirigent pas forcément sur le football américain”. Dont le rugby, qui est perçu comme moins traumatique au niveau des chocs. Un “léger avantage” d’après Ariane Lozac’hmeur, pour la WER face à la ligue féminine de football américain, la WFA. C’est d’ailleurs à l’Université de Berkeley en Californie, que la Française, également diplômée de Polytechnique à Paris, a redécouvert le rugby.
Poussé par la médaille de bronze américaine aux JO 2024, le rugby féminin américain bénéficie en tout cas d’un réel engouement, avec plus de 2000 spectateurs lors du match inaugural des Chicago Tempest, à mettre en parallèle avec les 500 à 1000 spectateurs de moyenne du championnat d’Élite 1 en France.
Un engouement pour les matchs qui dépasse le cadre du sport et qui ne demande qu’à être attisé. Comme pour l’attractivité auprès des sponsors, les performances des Eagles (la sélection américaine) à la prochaine Coupe du Monde seront déterminantes. Les joueuses elles-mêmes ont un rôle à jouer en tant qu’athlète-influenceuse:
« Si chacune d’entre nous réussit à faire en termes d’influence ne serait-ce que 1% de ce qu’Ilona Maher a fait, les résultats auprès des publics suivront. Chacune parvient à mettre son twist différent pour mettre en valeur le rugby et c’est très inspirant ».
L’ambition sportive d’USA Rugby
Car le cœur de l’ambition du développement de la WER est bien évidemment l’élévation du niveau sportif, avec la perspective majeure d’une Coupe du Monde 2033 organisée sur le sol américain.
La WER a d’ailleurs signé un partenariat avec USA Rugby pour institutionnaliser le rôle de la WER dans l’accompagnement des joueuses internationales. “Jusque-là, à partir du moment où une joueuse obtenait une sélection avec USA Rugby, elle était envoyée en Angleterre pour progresser. Désormais avec un noyau important de joueuses de l’équipe nationale réparties entre les Denver Onyx et les Boston Banshees, il y a la volonté d’offrir du très haut niveau dans le championnat américain.”
Avec l’afflux d’argent, aucune raison de ne pas croire en les progrès des Eagles dans les rankings mondiaux : “On voit bien avec l’exemple de l’Irlande que dès lors qu’il y a un financement, les progrès sont rapides, puisqu’elles sont parvenues à une troisième place au Tournoi de VI Nations cette année, alors que l’équipe ne performait pas avant.”
La WER est donc un véhicule bâti pour consolider la présence américaine sur les podiums du rugby féminin international après l’or aux JO 2024. “Il y a tellement d’athlètes incroyables à chaque coin de rue, si la ligue se développe, le niveau s’élèvera automatiquement.” Et pourquoi pas rêver en 2033 d’un nouveau sacre, alors que les États-Unis sont la première nation à avoir été officiellement championnes du monde en 1991 (même si cette officialisation n’est intervenue qu’en 2009, car initialement les instances de gouvernance du rugby étaient opposées à la tenue d’une compétition féminine et certaines équipes – dont la France et l’Angleterre – n’avaient pas été autorisées à porter leur emblème national).