Club atypique du championnat grâce à son identité urbaine, et une structure non adossée à un club professionnel de LNR (Ligue Nationale de Rugby), l’AC Bobigny 93 Rugby est pourtant une place forte du rugby féminin français. En témoigne son titre en 2025 à l’In Extenso Supersevens, pour lequel le club remet sa couronne en jeu le 7 février 2026 à La Défense Arena. L’occasion pour SPORTPOWHER© d’aller à la rencontre de Mathilde Elia, Co-Présidente du club, afin de comprendre le modèle et la stratégie du club.
Mathilde Elia, l’AC Bobigny 93 Rugby est un club à l’identité unique dans le panorama du rugby français, pouvez-nous présenter le modèle du club ?
Le modèle du club se retrouve dans le nom d’un de nos projets cadres : “Bien plus que du rugby”. Nous promouvons un rugby social, avec un projet club basé sur deux piliers. La performance d’abord, avec une équipe féminine au plus haut niveau national en AXA Élite 1, soutenue par son équipe réserve, un centre d’entraînement labellisé en phase avec les attentes d’un véritable centre de formation fédéral, et des équipes cadettes, filles et garçons, très performantes en championnats nationaux. Le rugby de performance est une vitrine essentielle et donc un socle très important dans notre modèle. L’autre pan de notre projet c’est un rugby social qui nous est vraiment inné. Nous considérons que notre club doit avoir un impact sportif mais aussi un impact positif sur la société et sur ses membres et nous traduisons cette vision à travers un ensemble d’actions, essentielles à l’identité du club et fondamentalement liées à son environnement social.
Nous menons beaucoup d’actions auprès des scolaires, au pied des quartiers, qui visent à amener la pratique sportive directement au pied des cités, là où l’on s’affranchit de toutes les barrières économiques, des barrières logistiques et des barrières de genre: c’est une pratique sportive qu’on fait pratiquer à tout le monde dans la même cité, ce qui naturellement est un élément clé par rapport à l’identité du club. Nous avons aussi déployé des actions intergénérationnelles avec les EHPAD, nous sommes en train de formaliser une action en milieu pénitentiaire, et nous structurons une offre en sport-santé, notamment auprès de femmes victimes du cancer du sein…
Ces actions sont innées et proviennent d’initiatives à la fois du club, de ses membres, et de leurs proches et nous nous chargeons de diffuser et coordonner leur mise en œuvre.
Comment est structuré le budget du club par rapport à ce modèle ?
Le budget global s’élève à 1 million € et la part des seniors féminines correspond environ à 500 k€. Ce budget est constitué à 50% par des subventions des collectivités territoriales, 40% par les apports des partenariats privés et des mécènes, et 10% issus des cotisations et de l’animation commerciale du club, dont les séminaires que nous animons pour des entreprises et d’autres événements.
Comment les partenaires vous soutiennent, y a-t-il des activations spécifiques à votre mission sociétale, voire directement mandatées par vos partenaires privés ?
Les actions de notre volet social ne sont pas contractualisées avec nos partenaires privés. Notre engagement principal est avant tout l’apport en visibilité pour lequel nous contribuons fortement avec une présence sur nos tenues de match, nos supports de communication, et pendant nos matchs en Axa Élite 1 selon le niveau du partenaire. Mais en réalité, c’est naturel, avec tous nos partenaires, d’associer la notion d’impact social, parce qu’en effet, ils nous rejoignent aussi pour ces valeurs et cette ambition.
En revanche, nous sollicitons nos partenaires chaque fois que nous trouvons une résonance avec l’une de nos initiatives. Par exemple, pour clôturer une action de rugby dans les quartiers, nous avions décidé de mener une action complémentaire de ramassage de déchets avec les participants. Paprec étant l’un de nos principaux partenaires, nous les avons sollicités et ils ont su répondre présent en nous aidant à coordonner le matériel pour le ramassage et le collectage les déchets. Sur ces actions sociales, les partenaires s’investissent à 100% avec nous.
En revanche, nos partenaires ne nous commandent pas spécifiquement d’actions dans le cadre de leurs campagnes RSE. Ils peuvent nous solliciter sur des actions déjà menées, à l’exemple d’une action menée entre la Ligue Nationale de Rugby et la RATP, et pour laquelle nous avons été mobilisés pour une aide au déploiement sur notre territoire en participant à la distribution de ballons dans les quartiers.
Et en ce qui concerne les partenaires institutionnels et les collectivités locales ?
Nos principaux partenaires institutionnels sont le Département de Seine-Saint-Denis et la Ville de Bobigny. Le département nous soutient activement sur les différents aspects de la partie performance, la partie éducation par le sport et la partie inclusion. Ces différents volets sont au cœur de l’évaluation de notre subvention. C’est un fonctionnement très similaire avec la Ville de Bobigny, et nous participons en plus à des appels à projets lancés par la Préfecture ou autres institutions pour des actions plus spécifiques.
La responsabilité sociale est un objet essentiel du soutien des collectivités au club, au même titre que la performance sportive.
Notre présence au plus haut niveau national représente quand même un enjeu de rayonnement mais aussi d’animation du territoire, en mettant en avant une image très positive de la ville. Nous avons la chance de bénéficier de la part des collectivités départementales et locales d’un accompagnement important à la fois financier et humain. Pour la finale à venir à La Défense Arena, elles se sont mobilisées pour nous soutenir, acheter des places, emmener des personnes de la ville, etc. Les acteurs institutionnels sont fiers d’avoir ce club sur leur territoire qui assure une présence sportive de haut niveau dans la ville et dans le département.
Le rugby féminin mondial a connu une forte progression médiatique depuis 2022, avec une apogée lors de la Coupe du Monde Féminine à l’été 2025. Avez-vous constaté un effet positif de la Coupe du Monde sur les partenaires ?
Je pense que c’est en cours en effet, on l’observe dans nos discussions avec nos principaux partenaires. Je dirais que l’intérêt est même antérieur à 2025, avec l’engouement qu’il y a eu lors du tournoi olympique de Seven à Paris 2024, puis notre victoire à l’In Extenso Supersevens à La Défense Arena. Cela a légitimé notre club à un niveau important. Puis la Coupe du Monde 2025 et ses audiences ont continué à faire évoluer les mentalités chez certains partenaires.
Le changement-clé que je retiens c’est le naming d’AXA au championnat d’Élite 1, qui a constitué un très gros message pour les partenaires privés. L’investissement d’une entreprise du niveau d’AXA dans le rugby féminin, sur le championnat national a eu un effet d’entraînement auprès des autres investisseurs et sponsors.
Je pense que nous sommes à un moment charnière où des nouveaux et plus nombreux partenaires vont venir s’intéresser de plus près au rugby féminin français.
Vous évoquez votre victoire au Supersevens en 2025, une compétition pour laquelle vous êtes à nouveau qualifiées pour la finale 2026 à La Défense Arena. Quel rôle a le rugby à VII dans votre développement, notamment économique ?
De manière directe, avec le prize-money de la compétition, c’est un levier financier important. De manière indirecte, nous parvenons à capitaliser sur le prestige d’un titre de Championnes de France, à La Défense Arena. C’est un réel atout de légitimité sportive auprès de nos partenaires, une supériorité nationale qu’il nous est plus difficile de conquérir en XV, et c’est aussi une manière supplémentaire de les mobiliser, les animer, en les invitant dans une enceinte sportive moderne à assister un super spectacle.
Au-delà du palmarès, les partenaires institutionnels comme privés sont sensibles à notre capacité à former et développer de nombreuses internationales “septistes”, ce qui offre une visbilité et un positionnement différent au club. L’AC Bobigny 93 Rugby est un pourvoyeur historique de la sélection nationale féminine à VII : Mariama Tandiang, Hawa Tounkara pour le tournoi de Singapour 2026, mais on peut ajouter les joueuses passées par le club ou bien qui n’ont pas été retenues cette fois : Hada Taroré, Lucie Hapoulat, Anne-Cécile Ciofiani Durbant, Joanna Grisez, Nassira Kondé… Ce rayonnement de l’AC Bobigny 93 Rugby est forcément un levier d’attractivité supplémentaire pour nos partenaires, qui permet de valoriser pleinement les moyens que l’on a attachés à la formation, une structuration qu’incarnent Clémence Gueucier la directrice sportive du club et Renaud Torri, le responsable du centre de formation.
Les joueuses internationales sont professionnelles et bénéficient d’un contrat fédéral, mais quel est le statut des autres joueuses de votre effectif, notamment les joueuses étrangères ?
Nous avons actuellement six joueuses sous contrat professionnel avec le club. Cependant, ce ne sont pas des contrats à 100%, ce sont des contrats pluriactifs à temps partiel. Selon le profil de la joueuse et son activité, le volume horaire imputé au club est différent. Par exemple, une joueuse étrangère qu’on recrute et qui n’a pas de métier en France, pourra bénéficier d’un taux d’activité plus important qu’une joueuse en alternance ou étudiante.
Pour la première fois cette saison, le club a fait signer un contrat professionnel à des joueuses issues du territoire, alors que jusqu’à présent, les contrats étaient réservés aux recrues internationales, dans une volonté d’attractivité. Cette année, nous avons voulu montrer que nous investissons aussi sur nos joueuses, celles que l’on forme, celles qui sont issues du territoire. Il était important de valoriser cet effort avec un acte de communication, notamment à destination de nos partenaires institutionnels.
Est-ce que les partenaires sont parties prenantes des double-projets des joueuses, dans le contexte des contrats pluriactifs ?
Oui, certains de nos partenaires accompagnent des joueuses en les accueillant en stage, en alternance ou même en CDI ou CDD. Certains partenaires utilisent aussi le cadre du mécénat de compétence pour mettre à disposition les joueuses une partie de leur temps de travail, afin qu’elles se consacrent à l’activité rugbystique, entraînements et matchs.
De manière générale, le club accorde une importance fondamentale au double-projet qu’il construit avec toutes les joueuses. Nous valorisons systématiquement le double-projet parce qu’une carrière sportive, c’est fragile. Dans le modèle économique actuel du rugby féminin qui ne permet pas d’en vivre à 100%, il est nécessaire pour les joueuses de construire d’autres options, en plus de l’après-carrière.
Vous avez évoqué vos recrues internationales, quelle est aujourd’hui l’attractivité de l’AC Bobigny 93 et plus globalement, de l’AXA Élite 1 à l’étranger ?
Le championnat de France est très attractif, réputé, et notamment dans les pays où le rugby féminin n’est pas encore aussi structuré, comme en Espagne, au Portugal, en Italie, ou au Brésil. Pour les joueuses internationales que nous recrutons, les conditions de travail disponibles en France n’existent pas forcément dans leur championnat domestique.
Pour le club, le premier levier d’attractivité ce sont les contrats professionnels, qui représentent la possibilité pour une joueuse de réaliser une part de rêve en venant en France pour faire du rugby son travail. Nous accompagnons aussi ces joueuses étrangères dans un double-projet, en leur proposant un emploi, un service civique sur la première année de contrat, ou une formation diplômante. Le second levier pour attirer des joueuses, c’est le logement, qui certes représente un budget important pour le club, mais qui est un élément décisif pour le confort des joueuses que nous convainquons.
Nous accompagnons aussi les recrues dans toutes leurs démarches grâce à la secrétaire administrative du club. C’est un confort mental essentiel, surtout quand on ne connaît pas le pays ou la langue d’accueil. Cette année, nous avons développé une action de formation au français pour nos joueuses non-francophones, que l’on a construite avec une association de la ville pour intégrer nos joueuses au tissu local et social.
Pour terminer cet échange, pouvez-nous partager les ambitions à venir pour l’AC Bobigny 93 Rugby ?
Notre premier objectif est sportif, et nous concerne immédiatement, avec la finale de l’In Extenso Supersevens, où nous voulons bien sûr conserver notre titre.
En championnat AXA Élite 1, notre premier objectif reste de perdurer au plus haut niveau le plus longtemps possible, car le championnat se densifie, avec des structures de plus en plus adossées à des structures masculines professionnelles, qui disposent de moyens financiers, humains et d’infrastructures qui sont beaucoup plus importantes. Le maintien est un enjeu constant, que nous devrions atteindre sereinement cette saison.
Cette saison, nous avons l’ambition de nous qualifier à nouveau pour les demi-finales, nous pensons que c’est encore possible. Et d’ici trois ans, on aimerait gagner le championnat AXA Élite car nous nous devons d’être ambitieux. La performance est un pilier essentiel pour assurer le développement du club.



